RIGHT to LEFT

Friday, November 16, 2007

DEUX VIES

Michel BOLECHETTE

DE L’AUTRE COTE DU MIROIR

récit

Si tu ne regardes pas le soleil

C’est ton voisin qu’il réchauffera.

(proverbe chinois)

1 Commencement

J’ai toujours eu une grande répugnance à parler de moi et à révéler des choses personnelles que je n’ai jamais dites auparavant, mais il faut bien exposer en détail certains éléments biographiques pour qu’on puisse comprendre comment on peut passer tout un coup d’un mode de latéralité à un autre, complètement différent, et pourquoi ceci a eu lieu.

Le petit village de quelques centaines d’habitants appartenant au département, en forme de gallinacé, de l’est de la France, où je suis né, est trop obscur pour qu’on en parle.

Etre enfant d’ouvriers est la chose la plus simple qui soit, surtout en l’année qui a vu naître aussi Eltsyn et Gorbatchov. Une année malgré tout pas très loin de la guerre 14, mais jamais, au grand jamais, je n’ai eu l’impression qu’elle venait juste de finir.

Pour moi cette guerre était le Moyen Age, c’était une période épouvantable qu’on ne trouvait pas sur les livres de classe ou très peu, sous une forme abrégée, comme si l’auteur n’avait pas eu le temps de rédiger son récit ou d’absorber la totalité de ses péripéties.

Qu’est-ce que les jeunes doivent penser de la guerre 40 et des stupides guerres coloniales s’ils sont nés postérieurement, même un an après ? Sûrement la même chose que moi : de stupides boucheries pour « l’honneur ». Les guerres coloniales, c’est encore plus idiot, puisque sans espoir dés le début : comment refuser la liberté à un peuple qui la veut ?

Le père est orphelin dès l’âge de 3 ans, grâce à une méningite je crois. Inutile de dire qu’on n’a jamais parlé de ce zouave grand-paternel que je n’ai pas connu. La mère est un peu Luxembourgeoise puisque son père l’était et sa mère un peu aussi, bien que née à Paris, de mère Luxembourgeoise également.

Le roman d’amour des grands-parents commence très simplement : mémé (et non mamie) est bonniche chez un “docteur”. En ces temps reculés les draps ont une importance terrible pour l’économie des maisons. Des draps disparaissent; comme mémé avait un frère qui revenait du régiment (le même sans doute qui est mort de la grippe espagnole le dernier jour de captivité en 1918) on l’a accusée de lui avoir donné ces draps pour qu’il « s’établisse » et on l’a mise à la porte sans procès.

Il est plus qu’évident que c’était sans la moindre preuve. On lui a donné le certificat « sacré » sans lequel on ne récupère plus de boulot comme domestique mais il était rédigé de telle façon qu’elle ne trouverait plus d’emploi.

Sur ces entrefaites, pépé, qui allait de moulin en moulin en avalant de la farine dans ses poumons tout en réparant les pièces de bois, rencontra une espèce de marieuse qui dit à mémé : le Michel veut se marier. Et hop ! Tristan et Iseult étaient constitués. Ce genre de romance peut réussir.

Pour moi qui les aimais ou qui m’étais habitué à eux puisqu’il n’y avait personne d’autre d’une génération ancienne, je les ai toujours vus s’engueuler mais seulement en luxembourgeois que je ne comprenais pas du tout.

La femme obéissait à l’homme et c’était tout. En plus, personne pour l’aider lui aux travaux des champs ou à la menuiserie puisqu’ils n’ont eu que trois filles. Du moins pour l’aider de la façon qu’il concevait parce que ma mère et ses soeurs ont souffert dans les champs jusqu’à l’écoeurement. Un travail agricole avec vaches mais sans chevaux ou autres moyens de traction : du bricolage de ce temps-là, pour être sûr de manger.

Il adorait travailler le bois, de l’ébénisterie en fait, sans avoir eu d’apprentissage; il décalquait des dessins sur un illustré, catalogue de meubles peut-être et tâchait de reproduire quelque chef-d’œuvre et il y arrivait. Je le revois tapant sur le ciseau à bois avec ses grosses mains (plus « sensuel » pour le travail artistique du bois !) et jamais avec un maillet ou un marteau.

Je l’entends encore dire devant son fouillis d’outils : « On dirait que c’est le diâp’ qui cache les choses. » Je comprends ce qu’il voulait dire maintenant que j’approche de son âge.

Il nous racontait ses histoires de moulins, sans cinéma ni TV, quand ils rigolaient des farces qu’ils se faisaient, la colle à bois qu’on cachait pour que le compagnon s’asseye sur la chaise piégée...

Je me souviens aussi qu’il avait fait gratuitement un catafalque pour les enfants car il en mourrait beaucoup à cette époque.

Il a eu un peu plus de 80 ans et s’est alité à cause d’une bronchite ou autre maladie pulmonaire causée par l’excès de poussière dans les poumons dont on bénéficiait souvent à cause de la farine des moulins. On a essayé d’appeler le médecin mais il n’en voulut pas. Celui-ci lui fit une piqûre par surprise dans ses maigres fesses mais pas deux, car il le mit à la porte.

A cette période les antibiotiques étaient inventés, on pouvait sûrement le sauver mais il a dit : je suis trop vieux pour pouvoir travailler, mon heure est venue (Que penser de la retraite actuelle, prévue depuis l’enfance ?).

Effectivement, son heure vint 15 jours après. A son enterrement, il neigeait atrocement et le convoi, à pied et sans doute en voiture à bras pour le cercueil, eut deux kilomètres à faire pour arriver au village voisin car il voulait être enterré dans un cimetière où il n’y avait pas de risque d’inondation, raison très étrange pour moi. Les participants au cortège, je les ai entendus, disaient, un peu en plaisantant : « Il nous a souvent cassé les pieds mais aujourd’hui il a vraiment choisi son jour.»

Ma grand’mère, la Georgette, restée sans commandement ni directives, est partie à peu près au même âge mais elle avait 9 ans de moins au départ. Bien que surveillée par sa fille cadette, distante de quelques kilomètres, elle est plus ou moins morte de faim, tout d’abord parce qu’elle n’osait plus rien acheter, à cause des nouveaux francs ou la crainte de manquer et aussi probablement parce qu’elle ne mangeait presque plus rien, faute d’appétit (manque de vitamine B12 ?).

Tous les deux bien entendu étaient de fervents chrétiens et mon grand-père ne manquait pas de chanter les vêpres chaque dimanche, ce que j’admirais beaucoup.

Ma mère, l’aînée de deux soeurs espacées toutes trois de cinq ans chacune (Comment faisaient-ils à cette époque pour espacer ? Gros mystère.) avait moins de 20 ans quand elle rencontra mon père. Une rencontre certainement pas très romantique et de quelle intensité ?

Mon père était le second de deux frères et vivait chez le second mari de sa mère, un paysan souvent soûl, avec quelques enfants, veuf aussi. Mon père fut plutôt assez mal à l’aise dans cette famille qui s’était agrandie d’une demi-soeur, ce qui en faisait sans doute six ou sept chez son beau-père. Mon grand-père, voyant qu’elle “fréquentait” (« parlait », bien innocemment) le Charles (qui s’appelait aussi Lucien), lui a dit : Ce sera celui-là et pas un autre. Oui, papa, répondit sa fille. En ces temps reculés on était vite “compromise”. De là, le mariage d’amour.

Comme je suis né entre 7 et 8 mois après le mariage, donc avant terme, on a reproché toute sa vie à ma mère, du moins dans ce village, que nous avons quitté par la suite, son horrible conduite supposée. Je connais ma mère et mon père et je suis certain qu’aucun des deux n’aurait osé, contrairement aux princes et princesses actuels, et aux stars du show-biz de ce temps-ci, anticiper quoi que ce soit hors mariage. Ce n’était pas « tendance » comme maintenant.

Il est quelque chose d’étrange à propos de mes grands-parents : c’est qu’ils ont obligé leurs filles à les vouvoyer. Nous les enfants par contre on les tutoyait sans scrupule. Ce n’est pas par esprit “bourgeois” mais je ne sais pas pourquoi: c’était un fait. Je me souviens de ma mère et de son attitude respectueuse : « Papa, voulez-vous... » Il y avait du respect biblique et peut-être de la crainte, que n’avait pas tata Angèle, la cadette, qui vouvoyait quand même.

Mon grand-père avait une attitude pragmatique avec les chats : ils devaient manger des souris mais il était très étonné de voir le comportement du chat quand il le menaçait d’un coup de chapeau. Après coup, il me semble qu’il n’avait pas compris la psychologie des chats qui se désintéressent totalement du concept de rendement. Etant l’aîné d’une douzaine, parmi lesquels plusieurs avaient le même prénom, il n’avait sans doute pas eu le temps d’apprendre.

Mon père savait tout juste lire car la guerre 14 avait énormément troublé sa scolarité (français, puis instituteur allemand). Mon expérience à son sujet me persuade qu’il est pratiquement impossible de rattraper le temps perdu, en ce qui concerne les années de l’école primaire ; ma mère très intelligente et instruite raisonnablement (les sœurs, au Luxembourg) a essayé de lui donner des leçons mais à l’âge adulte on n’éprouve plus le besoin de ces choses puisqu’on se débrouille très bien (?) sans elles.

Les parfaits analphabètes, qui existent même maintenant en France, sont différents de tout le monde : ils sont très débrouillards et ont un culot monstre, rien ne les arrête, surtout les femmes. Heureusement pour l’humanité, l’instruction, ou le manque d’instruction, n’a rien à voir avec l’intelligence. Les “cloches” instruits qui sont diplômés sont légion.

Mon père a travaillé avant 14 ans, à la terre et ensuite en usine. Toute sa vie il a été sous-payé et exploité parce qu’il n’avait pas de CAP (l’énorme et super-important document appelé : certificat d’aptitude professionnelle).

Sa plus grande caractéristique extraordinaire dans ma mémoire d’enfant c’est qu’il était heureux dans les jeux de hasard : belote, tiercé, loterie nationale, jeu de boule (Il a gagné une grosse oie aux boules, j’avais 7 ans). Une fois, au tiercé, bien plus tard, il aurait été le seul à gagner mais la différence avec la vie d’un milliardaire, c’est qu’il ne l’a pas joué, parce qu’il avait déjà fait une dizaine de jeux pour lui et les copains et c’était suffisant ! Je peux vous jurer que cette capacité n’est pas héréditaire.

Mon grand chagrin et mon énorme manque c’est qu’il est parti comme deuxième classe en 1938 et qu’il n’est revenu que vers 44. C’est la période où j’en aurais eu le plus besoin. Avec ma vue plus que déficiente je le voyais au loin dans chaque homme : je savais que ce n’était pas lui mais je le cherchais.

Quand je vois les orphelins abandonnés qui cherchent des données sur leur origine je me rends compte que c’est sans doute très important et même indispensable de savoir. Ai-je pensé avoir été adopté ? Probablement jamais.

Je lui en ai voulu d’être absent : quelle injustice pour lui ! Et quand il est revenu je ne l’ai pas “reconnu”. Non pas que physiquement je ne le reconnaisse pas mais il n’était pas le père que j’imaginais. Il avait changé, vieilli dans mon souvenir et par contre il devait toujours aller à la fameuse “uuusine” puisqu’il n’y avait rien d’autre. C’est d’ailleurs à cause de l’uuusine qu’il est revenu un peu plus tôt parce que les Allemands trouvaient plus rentable que des prisonniers inutiles contribuent à extraire du fer.

J’ai eu du remords d’avoir été déçu par lui alors qu’il n’aurait jamais dû perdre la meilleure partie de sa vie pendant toutes ces années puisqu’il aurait dû être réformé à cause de sa colonne vertébrale déviée (mauvais traitements dans l’enfance).

Quand je le voyais fumer, comme un ouvrier habitué depuis l’âge de 13/14 ans à montrer qu’il était un « homme », je craignais pour lui le cancer surtout depuis que j’étais parti vers Paris et que le voyais changer et rétrécir. C’est la maladie cardiaque qui l’a rattrapé et je suis arrivé un jour trop tard après sa troisième crise, bien que j’eusse dû venir le voir beaucoup plus tôt mais je n’avais pas le temps.

Il jouait à la belote dans un café avec quelques vieux comme lui, Français et Italiens, et il a dit avant de s’effondrer, tout bleu : « Je suis content ; j’ai gagné ».

Il avait 65 ans, donc un mois de retraite.

Je pense qu’on est très ingrat envers son père, de façon générale.

Ma mère est restée veuve pendant 29 ans, ce qui n’a cessé de l’étonner. L’énorme chance que j’ai eue c’est d’avoir une mère très intelligente avec une grande personnalité. Quand on voit des machos qui traitent les femmes de façon indigne c‘est qu’ils n’ont eu cette chance. Pour moi cette attitude stupide est incompréhensible.

L’égalité est évidente mais la différence est également évidente. Dire que les hommes ou les femmes sont plus intelligents les uns que les autres c’est uniquement une question de personnalité. Une femme qui dit que les femmes sont plus intelligentes est aussi stupide que les hommes ayant la même opinion sur leur propre sexe. Faire les enfants c’est quand même au moins aussi difficile que de les initialiser; mais où est la fierté dont on pourrait s’enorgueillir ? C’est la nature pour l’un comme pour l’autre. Ce n’est pas un problème de degrés mais de variétés complémentaires.

Je n’ai pas eu d’école maternelle : ce Moyen Age n’y avait pas encore pensé. C’était l’école à sept ans, l’âge de raison qu’on m’a enfoncé dans la tête et ma mère m’avait déjà appris à lire (et à écrire, je suppose). Je me souviens surtout de ma voisine qui est allée à l’école en même temps.

Toutes les classes étaient mélangées, avec une seule institutrice, puisque le maître était bien sûr mobilisé pour la « der des ders ». Dans un village de 500 habitants il y avait combien de gosses ? Aucune idée, mais ce mélange nécessitait d’attendre que les uns aient fini avant qu’on s’occupe des autres. C’est à ce moment que je me suis mis à chercher comment expliquer aux autres les matières du cours. Bizarrement, je me rappelle surtout que l’institutrice disait : movais alors que nous nous disions : mauvé, comme partout en Lorraine (loréne). Je suis un fana de la prononciation (des langues étrangères), on le verra par la suite.

En ces temps d’occupation nazie il fallait attendre l’âge de 14 ans pour passer le fameux certificat d’étude même si on avait la capacité de le passer avant. On perdait donc son temps pendant plusieurs années ou on ne le passait jamais, ce qui m’est arrivé.

La guerre marque énormément quand on a sept ou huit ans et que ça dure cinq ou six ans. L’absence du père, la défaite et la faim, trois fléaux bien choisis. Le monde s’est écroulé lorsque j’ai entendu les cloches sonner pour l’armistice : le père était parti, on n’avait aucune nouvelle, et on n’avait pas d’espoir. Le monde ne s’est jamais totalement reconstruit pour moi.

Nous étions dans la grange où était Biquette, notre bonne chèvre, passée à la casserole par la suite. J’ai demandé à ma mère : que va-t-on devenir, ils vont tous nous tuer ? _Non, nous sommes des civils, on ne les intéresse pas. Mais tout n’est peut-être pas fini il y a un général qui est à Londres; son nom c’est de Gaulle, il résiste encore avec les Anglais.

Comment peut-on oublier ce moment ? Comment peut-on imaginer cette situation quand on est né bien après ? De Gaulle a pu faire par la suite tout ce qu’il a voulu ou pu, ceux qui ont vécu ces événements ne peuvent l’oublier. Il a ressuscité l’espoir.

Ce n’est pas vrai que la majorité des Français étaient Pétinistes, on a su tout de suite que c’était une impasse. (Je profite de cette occasion pour dire que le vrai mot n’est pas Pétainiste mais Pétiniste car on les a appelés ainsi parce que le son est IN, qu’il s’écrive AIN ou IN.)

S’il faut raconter l’histoire selon l’ordre chronologique, on peut signaler que lors de l’exode de 1940 ma mère a dû prendre une grande décision. Nous sommes arrivés chez mon grand-père, distant de trois kilomètres ! Chacun avec son baluchon.

« Qu’est ce que vous faites ? _ Mais papa, nous partons, les Allemands arrivent, ils vont nous tuer. » Cette fois-là pépère a eu une idée très juste qui nous a peut-être sauvé la vie. Il a dit : « Ca ne sert à rien de partir à pied, ils vont vous retrouver après 10 kilomètres et alors ? Restez ici, nous les attendrons ensemble, advienne que pourra. »

Il faut dire que les fameux Allemands qui étaient venus tout de suite lors de la guerre de 1914 avaient laissé de terribles souvenirs. Rien que dans la famille de mon père, ils ont fusillé un oncle et son fils de 18 ans, qui se trouvaient là au mauvais moment. Ils sont venus, cette fois-ci, assez mollement, dans un village aussi insignifiant.

Les commerçants étant partis, la mairie ou je ne sais quelle autorité nous a dit de vider les magasins d’alimentation. Nous l’avons fait assez timidement et en notant ce qu’on avait pris. Lorsque les commerçants sont revenus après une petite virée dans le midi ils ont demandé qu’on leur rende la marchandise et une des seuls (la seule ?) à rendre la marchandise était évidemment ma mère, qui depuis a été considérée avec méfiance comme une voleuse de grand chemin.

C’est à partir de cette époque que la géographie nous a intéressé : on a acheté une grande carte des Etats-Unis (dans quel but?) et une carte de l’Europe avec la Russie (soviétique ou non, peu importe) pour suivre les événements et tous les soirs on rasait les murs pour aller écouter la radio de Londres encombrée de parasites genre moulin à café musical. Le tout dans un noir absolu à cause du couvre-feu.

Il me semble qu’il n’y avait jamais de lune en ces temps-là. Mme Mesny, avec son neveu Courtehoux, avaient un poste radio, un trésor distant de 400 mètres qui était caché comme une bombe. On jouait à la belote, on tricotait, je tricotais (très mal).

Les seules ressources de ma mère étaient ce qu’elle recevait (?) de l’Etat pour avoir comme mari un soldat de deuxième classe dont on a appris la capture comme prisonnier de guerre basé à Potsdam près de Berlin. On était loin du château de Sans-Souci du roi de Prusse.

Une autre ressource était un champ à légumes variés. Je montrais ma force en arrachant les pommes de terre. On crevait de faim, on essayait d’élever des lapins mais les cochons aussi crevaient; on en faisait du savon. Les paysans mangeaient à leur faim mais sans argent à la campagne, pas de nourriture autre que la maigre pitance des tickets de rationnement.

Ceci me rappelle une photo envoyée par mon père où on le voit dans un film de propagande se gratter l’oreille devant des saucisses pour exprimer une grande indécision. Il croyait là-bas que nous avions tout ce qu’il fallait. Ma mère a réussi à lui envoyer un poulet noyé patiemment dans de la graisse pour le conserver, que je regardais avec avidité et jalousie, mais l’a-t-il reçu ou les gardiens l’ont mangé ?

Il est revenu à 38 ans comme ouvrier pouvant servir à l’usine afin d’augmenter le potentiel de guerre du Grand Reich. Il était assez mal en point; je me souviens que le premier jour il a dormi par terre parce qu’il était tellement habitué à dormir sur des planches pendant quatre ans. Petit à petit il a repris ses habitudes d’avant-guerre.

On l’a mis au magasin de l’usine, c'est-à-dire l’endroit de rangement des pièces de rechange. Dans ce système on met toujours les éclopés au magasin.

Tout était donc rentré dans l’ordre. La guerre a continué encore un certain temps. Les V1 et V2 nous ont sifflé dans les oreilles mais ce n’était pas pour nous. On a vu dans le journal que Pétain s’enfuyait et que les Américains arrivaient. L’endroit n’était pas stratégique mais ils ont quand même visité ce village. Quelle étrangeté de voir le chewing-gum et les boissons en poudre et d’entendre leur baragouin. De voir les petits avions s’envoler dans les champs.

Je restais des heures à les écouter, comme si c’était de la musique; quel manque de goût ! Je ne comprenais rien, mais ça venait de façon lente et automatique. Je les adorais.

C’était l’armistice mais dans l’autre sens. Un matin dans le journal j’ai vu qu’il y avait un nouveau moyen pour réussir un massacre imparable : la bombe atomique. Elle inspirait la terreur à ceux qui étaient du côté des vainqueurs et à plus forte raison aux autres. Je dois dire que j’ai tout de suite compris l’importance de cette magnifique création et son inexorable avancée sans retour, vers l’horreur, et l’irrémédiable fragilité de l’humanité.

Roosevelt, après avoir bradé l’Europe, avec le gros Churchill, à Yalta, au rusé Staline, est mort d’hémorragie cérébrale, en grande partie à cause des ignorances médicales d’alors. A Yalta il était en fait mourant, donc incapable de décider quoi que ce soit.

Son successeur qu’on considérait comme “un marchant de chemises”, sans envergure, du nom de Harry Truman, osa employer la bombe pour raccourcir la période de guerre et en terminer rapidement avec l’horreur.

Les beaux esprits, beaucoup n’étant pas nés à cette époque, ont dit qu’il n’aurait pas dû la lancer, qu’il ne l’aurait pas fait s’il s’était agi de blancs et non de jaunes, et en somme que c’était une grave erreur. A 14 ans j’ai immédiatement su que son devoir était d’économiser les vies de ses soldats et même des adversaires et que ça ne pouvait pas être une erreur.

La suite l’a confirmé amplement : l’humanité est tellement optimiste, inconséquente (enfantine ?) et insensible à des arguments scientifiques qu’il faut prouver par les faits que ce qu’on a supposé sur l’horreur de cette bombe est vrai. Si Truman n’avait pas lancé la bombe on l’aurait reçu depuis longtemps sur la gueule, lors de la guerre froide conduite par tous ces vieillards racornis.

On sait maintenant qu’il y a des radiations; tout le monde s’en rend compte. Et que ça tue de façon incommensurable. Depuis, l’humanité n’est plus optimiste : elle sait que sa fin peut survenir. J’ai une immense reconnaissance pour Truman. Pensez à la guerre de Corée et aux idioties de Mac Arthur. C’est un très grand président qui a sauvé le monde futur. Qu’ont fait les autres après lui ?

(Il est évident que d’autres, plus nombreux, ont l’opinion inverse, mais ils n’ont pas vécu ce temps, ce qui les excuse).

De 12 à 14 ans il fallait normalement attendre le certificat d’étude puisque nous étions coincés par les exigences administratives (pas avant 14 ans !). Comme le maître était aux armées et ensuite probablement prisonnier nous avons eu un jeune remplaçant que j’ai tout de suite adoré car il voulait nous faire avancer.

Les « surdoués » (du moins, leurs « problèmes ») n’existaient pas en ce temps-là mais il voulait me pousser et avec lui j’aurais certainement changé de vie scolaire. Je le revois aller à la messe uniquement pour écouter le sermon du curé et trouver des arguments contre ses propos. La grande mode c’était l’anticléricalisme alors que tout le monde s’en balance maintenant.

Ce curé, un rescapé de Verdun (allez-y à Verdun !), avait une sorte de tremblement que des ignorants pouvaient attribuer à l’alcool mais non, c’était une maladie de nerfs résultant de ces batailles boucherie. Comment s’appelait ce remplaçant provisoire ? Comment ai-je pu oublier son nom, sinon son visage ?

Un jour de congé il est allé dans sa ville de Pont à Mousson près de Nancy et il y a eu un bombardement : lui seul a été tué.

Comme il n’est pas revenu il fallait se résigner à suivre le train-train de l’école répétitive ou trouver autre chose.

2 Suite

Il arrive quelquefois qu’on ne se souvienne plus de certaines années de l’enfance à cause d’accidents, de traitements ou d’autres choses plus ou moins traumatisantes. C’est ce qui m’est plus ou moins arrivé pour les années antérieures à l’âge de neuf ans à peu prés et pour des raisons exposées ci-après.

Néanmoins, il faut que je parle d’ambiances particulières et d’événements importants qui sont survenus à cette époque et que j’ai vécus par la suite. Sous l’influence de l’ambiance catholique, des curés et de ma famille (de ma mère) j’ai eu très tôt l’idée de devenir prêtre pour des raisons de dévouement et d’attitude sociale.

Que j’aie eu la “vocation” ou non est une autre question qu’il est impossible de trancher à partir de la façon dont on me l’a présentée. Il s’agissait en gros de répondre impérativement à une sorte d’exigence de la part de Dieu. Comment la percevoir? Je n’en sais fichtre rien, mais une fois qu’on a “la vocation” on ne peut s’en détacher et encore moins la refuser. C’est l’histoire du jeune homme de l’évangile à qui le maître dit : “Viens et suis-moi en abandonnant tous tes biens”. Le jeune homme s’éloigne tristement, donc on suppose qu’il refuse et qu’il est damné.

Toutes ces contraintes appuient sur le gosse et il a beaucoup de mal à s’en échapper. Quand s’en rend-il compte ? Très tôt croyez-moi. A cet âge les choses ne sont pas si claires bien sûr mais en y repensant... Avait-il la vocation ou non ? Qu’est-ce qu’une vocation de ce genre ? On peut avoir la vocation de la peinture ou de l’écriture, on peut vouloir être boucher ou ingénieur, si on en est capable, mais une vocation religieuse qu’est-ce que c’est ?

En principe, on n’a pas besoin de talent puisque Dieu y veille. On ne peut la refuser parce que c’est le destin le plus grand sinon le plus merveilleux. Il faut quand même avoir un certain talent qui parait-il se développe au fur et à mesure des années. Je crois maintenant qu’il faut aussi avoir un certain nombre d’années, comme ce fut le cas pour Jean-Paul II, pour avoir une lucidité moins incertaine sur cette importante question. Les vocations tardives sont les meilleures.

Ai-je été plus attiré par les études que par le reste ? Il est de toute certitude que j’aimais étudier, mais est-ce un crime ? Beaucoup de parents en seraient ravis ? Que je ne le puisse pas sans cette démarche

dans la famille où j’étais ne m’a pas effleuré parce que je pensais aller jusqu’au bout de la démarche religieuse.

Une sorte de chantage était exercé, disant que tous les gens qui “donnaient” aux séminaires comptaient bien que ce ne serait pas pour rien et que les fuyards devraient songer à rembourser plus tard pour être en équilibre avec leur conscience. Des points de vue ultra sérieux et abusifs pour de pauvres gosses de pauvres.

Mon curé donc était ravi et songea tout de suite à me préparer en m’acclimatant à rosa, rosae, la rose. Il proposa de m’avancer de quelques classes futures en m’apprenant le latin, ce qui permettrait de sauter la sixième et la cinquième. En conséquence il venait périodiquement à la maison. Un curé très nerveux comme je l’ai dit qui ne pouvait rester sur place à cause des épreuves de Verdun.

Sa bonne m’envoyait chercher du pain “bien cuit” en attendant son tombeau de marbre blanc (parce qu’elle était vierge) qu’elle a sûrement atteint sans encombre. A cet âge qu’elle soit vierge ou non ne m’importait pas beaucoup ; je ne savais même pas ce que c’était mais on récitait le “je vous salue Marie”. Même maintenant le fait que Marie soit vierge ou non ne m’a jamais fait tressauter d’allégresse et je n’ai pas encore aujourd’hui compris pourquoi c’était important ou indispensable, Dieu étant capable de toutes les subtilités sans compliquer les choses a d’ailleurs horreur de se départir des lois du grand hasard qu’il a dictées.

Cette parenthèse étant fermée, je dois dire que le latin ne m’a pas déplu et c’est à partir du latin que j’ai compris la grammaire, française et plus tard les autres grammaires. Auparavant j’avais fait les exercices avec une grande facilité et à toute vitesse mais sans rien approfondir : les conjugaisons, les adverbes, les substantifs, la syntaxe (qu’on n’appelait pas ”syntaxe” d’ailleurs, à l’école primaire) étaient des mots plus ou moins inutiles puisque je parlais français intuitivement. Je survolais.

D’après mon expérience d’observateur d’étudiants latinistes, on comprend le latin ou on n’y entend rien. Cette faculté de le comprendre est conjuguée très souvent à une réussite dans les mathématiques (pas forcément maths spé).

J’ai dû suivre cet apprentissage pendant deux bonnes années. En ce qui concerne les maths précisément, j’avais un bouquin d’algèbre dont le programme allait jusqu’au baccalauréat (que je devais passer plus tard, bien entendu !). Ayant toujours été très prudent et ne souffrant

pas d’avoir du retard afin de ne pas passer pour un handicapé et gêner les autres j’ai dévoré ce livre jusqu’au bout et j’ai beaucoup aimé l’algèbre.

Vers l’âge de quatorze ans je suis entré en quatrième au Petit Séminaire de Bosserville, une ancienne abbaye super-froide mais pleine de grands et amples couloirs. Je me revois avec mes deux compagnons de la même région : l’un finira au Vietnam, engagé et tué à 19 ans et l’autre mourra jeune après “une longue maladie”. Dans son enfance ce dernier avait une sorte d’eczéma sur la tête et tous les tickets de ravitaillement en huile de toute sa famille (6 ou 7) étaient à peine suffisants pour son problème de peau.

Mon curé ne m’avait pas aidé en mathématiques car il n’y entendait rien. Actuellement un enfant ayant un précepteur ne permet peut-être pas aux parents d’avoir des allocations familiales sans aller à l’école mais dans ces temps reculés que se passait-il ? Y avait-il des allocations ? J’ai eu une bourse je ne sais quand. L’addition était sans doute très lourde pour le père car il fallait être pensionnaire près de Nancy.

Cette vie de dortoir avec lits innombrables (50 ?) et une très mauvaise nourriture (mais pour cela ils n’y pouvaient rien, c’était juste après la guerre) m’a beaucoup changé mais je n’en conserve aucun mauvais souvenir. Pour la nourriture il me semble qu’on mangeait tous les jours des espèces de pois charançonnés qui nécessitaient toutes les nuits des queux vers les rudimentaires toilettes. J’ai l’impression de n’avoir rien mangé d’autre.

Le premier soir j’ai sans doute rencontré un autre gars de ma région, au visage très rouge, seul souvenir de lui, mais je n’ai pas eu l’occasion de le connaître plus avant car le lendemain on a appris qu’il avait été mis à la porte parce qu’il avait été trouvé dans le lit d’un voisin où ils “faisaient des cochonneries”. Sévères les Pères ! Ont-ils prononcé le mot “homosexualité” ? Mystère ! Savais-je ce que c’était ?

Je me souviens bien évidemment du premier jour de classe. Seulement des prêtres comme professeurs. Il y en avait trop dans ce temps là. Rude changement par rapport à l’instituteur. Si mon instituteur bombardé avait vécu m’aurait-il poussé vers le professorat ? Très probablement : j’adorais expliquer.

Ce n’était peut-être pas le premier cours, mais c’était des maths. Le prof, très maigre à lunettes, dont on disait tout de suite qu’il pouvait à peine dire sa messe à cause de son latin insuffisant

(contradiction par rapport à ce qui est dit ci-dessus) nous avait donné une interrogation écrite basée sur les fameux a + b et a - b. Comme c’était à la page 32 de mon bouquin en deux ou trois minutes j’ai torché la réponse et j’ai croisé les bras en le regardant. J’ai oublié de dire que j’étais au premier rang que j’essayais habituellement d’atteindre à cause de ma vue. Le prof me fixait d’un air à me faire rentrer sous terre et je ne savais pas pourquoi.

Après avoir attendu longuement la fin du temps alloué et les copies étant ramassées j’ai compris pourquoi il voulait me manger tout cru. Il pensait que je n’avais pas écrit un mot. J’avais évidemment tout bon et je suis passé directement à l’état envié (?) de génie. Tout n’était pas exactement pareil pour les autres matières mais pour le latin, l’Histoire Sainte et la littérature, le curé avait assuré.

En repensant au condisciple au teint rouge ça me rappelle qu’ils parlaient des “amitiés particulières” bien trop souvent et qu’ils les craignaient. Une fois même j’étais à la chapelle sur le même banc qu’un copain et on m’a fait des observations à ce sujet. S’ils craignaient l’homosexualité c’est qu’il n’y avait que des garçons et l’expérience leur avait appris que certaines choses arrivaient; autrement, ils n’en auraient jamais parlé.

On avait chacun un directeur de conscience, confesseur éclairé. Chaque semaine ou presque c’était la séance (obligatoire ? Je ne me rappelle plus). Le mien s’appelait Lévêque mais ne l’était pas : il était sur une chaise roulante et son bureau était dans l’obscurité comme le bureau d’un ophtalmologiste. Il est vrai qu’il louchait terriblement, avait de grosses lunettes. J’ignore pourquoi cette mise en scène.

Cet homme était très honnête et de bon conseil. Il n’a pas manqué de m’apprendre tout sur la petite graine et le reste. Ce n’est pas donné à tout le monde de recevoir des secrets vitaux de cette façon. Un autre confesseur que j’ai eu aussi, peut-être lors de maladie du titulaire était l’abbé de type mondain professeur de lettres, je crois, que j’ai peut-être eu l’année suivante. Très correct mais beaucoup plus joyeux.

Au fait, c’était un grand honneur de fréquenter le premier qui avait une excellente réputation, bien méritée.

Je vais maintenant parler du génie musical qui dirigeait ce Séminaire ; un bon super gros qui composait du chant grégorien. Hélas, s’il avait vécu jusqu’à nos jours, bien plus récents, il aurait été en chômage forcé en ce qui concerne son art car malheureusement tout a

disparu de ce chant grégorien que des siècles avaient perfectionné et qu’on a jeté aux orties sans retour. Des moines parait-il le chantent encore mais pour eux c’est la même situation que des vedettes connues qui choisissent une chaîne de TV codée ; on ne les voit ni ne les entend plus.

Je retiens deux choses de ce directeur :

Tout au début il cherchait comme chaque année des chanteurs (avec ou sans croix de bois) pour mettre en valeur ses oeuvres. Je ne savais pas du tout ce que c’était que de monter la gamme; que j’aie eu de la voix ou non n’est pas en question mais quand il m’a demandé de monter et descendre la gamme j’ai sorti des sons qui l’ont fait m'envoyer me rasseoir en vitesse. Je proteste encore aujourd’hui car s’il m’avait montré ce qu’il fallait faire, j’aurais pu mieux me rendre compte et peut-être chanter, pourquoi pas ?

La deuxième chose importante qui me revient c’est la course qu’ils faisaient tous pour dire la messe chaque matin. Ils avaient tous un enfant de coeur qui devait se lever plus tôt mais tous les élèves cherchaient à aller avec le directeur car c’était un champion de la messe rapide. Voilà pour lui.

Comme les études marchaient toutes seules et que ma timidité m’interdisait toute action en dehors des normes, je passais pour gentil et édifiant. On m’appelait “le saint homme”, rien que cela.

L’expérience m’a appris qu’il m’arrive souvent de plaire au début mais que lorsqu’on me connaît mieux ça change beaucoup. Cette première année s’est donc passée assez bien pour que je passe de la quatrième à la troisième sans difficulté.

Ayant sans doute frappé un grand coup au départ sans le faire exprès je bénéficiais même de l’opinion suivante concernant mes capacités à étudier : on ne voit un tel élève que tous les vingt ans. Je ne les ai jamais crus heureusement mais c’est ce qu’ils ont dit !

Il n’en demeurait pas moins que j’étais terrifié à l’idée de devoir parler en public et surtout prêcher et que toutes ces cérémonies routinières m’ennuyaient assez, même si je ne l’avouais pas encore. Je réussissais bien il est vrai dans les leçons et les devoirs mais en dépit de mes efforts j’étais lent dans la réalisation malgré une compréhension presque immédiate des problèmes et des solutions. Je cherchais aussi toujours à me demander comment je ferais pour expliquer les matières aux autres. Le sport, très rudimentaire, ne dépassait pas trop la gymnastique mais ce n’était pas ma passion.

L’année s’est donc passée en pension; j’allais périodiquement en vacances chez les parents et chez les grands-parents garder les vaches. Comme le pré était clos j’en ai profité pour lire un tas de livres d’histoire et beaucoup réviser ou m’avancer un peu en regardant les cours de la prochaine année.

Cette nouvelle année, représentant la classe de troisième, ne m’a pas laissé tellement de souvenirs précis. J’étais davantage habitué et tout prêt à continuer les études tout en appréhendant les futures tâches. Je crois qu’on votait pour nommer le plus édifiant : ma place enviée fut prise cette année.

Il est difficile pour moi de décrire mon exacte situation personnelle et même mon comportement parce que j’ai oublié bien des choses. Cependant il est nécessaire de s’y pencher un peu en détail pour comprendre la suite. Je réussissais toujours à bien m’en tirer et j’étais parmi les premiers de la classe.

Cette fois-ci on faisait de l’allemand que je détestais, à cause des individus qui parlaient cette langue, et du grec ancien que j’adorais à cause de son alphabet. On ne peut étudier une langue même théoriquement, comme à l’école, sans aimer le peuple qui la parle. Ce ne pouvait être le cas avec les Allemands et l’Hitlérisme que je mettais dans le même sac.

Je suis étonné par contre de l’utilité d’une seule année de grec ancien. Bien sûr, il y avait les histoires mythologiques mais la langue elle-même est bien utile par la suite pour l’étymologie du français savant (médical, surtout). Ta zoa trekein : et les animaux de courir, première règle de grammaire.

J’avais toujours la ferme intention d’aller jusqu’au bout (le devoir !)J bien que la perspective du célibat total (et la jeunesse ne connaît pas le compromis) ne cessait de me tourmenter. Si ça se passait comme je le pensais avec les filles je ne voyais pas comment je pourrais arriver au petit ruban rose bien serré. Et j’ai expérimenté par la suite que c’était comme je le pensais. L’histoire de la petite graine était connue mais c’était purement théorique à ce stade et non complètement intégré à ma vie.

Par ailleurs, c’est sans doute à ce moment que j’ai commencé (ou continué ?) à avoir des maux de tête quand j’étais fatigué et des brûlures d’estomac à la moindre anxiété. Une timidité maladive me coupait toutes possibilités de m’exprimer réellement sauf dans le cas de circonstances où on m’interrogeait sur des questions scolaires.

La timidité pour un garçon revient à lui fermer tout échange de communication et toute expression par la parole. De là venait ma terreur devant des prises de parole (bien futures et hypothétiques) en public.

A cette époque je me sentais déséquilibré par le fait que je n’étais qu’intellectuel et pas du tout manuel. Les efforts que je faisais en vacances pour réaliser quelque objet concret montraient ma maladresse ; personne ne cherchait à m’encourager à changer. Mon père me voyant enfoncer un clou ou autre chose du même genre m’a dit définitivement : ce n’est pas la peine tu es trop maladroit, tu perds ton temps. Cette parole a été retenue et n’a pas fait de bien.

Ce déséquilibre se traduisait aussi par une incommensurable étourderie : « il est toujours dans la lune ! » disait-on, mais j’en rougissais et ça me gênait beaucoup. Aller voir ma grand’mère avec deux chaussures de couleurs ou de formes différentes n’était pas grave mais ce manque de concentration à la Dr Nimbus me décollait trop de la réalité.

Une absence ou une paralysie de la parole exclut toute communication normale car l’être humain est essentiellement parlant. La suite des événements m’a fait comprendre que le déroulement normal de la parole et la possibilité d’en user est la condition sine qua non du développement et de l’équilibre de la personnalité.

On peut expliquer la fatigue par une mauvaise vue, très peu corrigée par des lunettes, uniquement amplificatrices pour la myopie, ne tenant pas compte de l’astigmatisme irrégulier (dont j’ignorais totalement l’existence). Ce n’est pas la seule cause car les migraines (mal de tête d’un seul côté, plutôt à droite) survenaient à l’improviste. Si je me souviens bien, j’étais quand même trop lent, bien que je fusse capable de comprendre tout de suite les matières d’étude. Et ceci malgré mes efforts pour aller plus vite.

Je regrette de ne pouvoir décrire mieux ce qui m’est advenu et de ne plus me souvenir de certains détails importants pour la compréhension des événements suivants.

Ces maux de tête me mettaient dans un état de « désincarnation » (pâle et falot). Pendant cette deuxième année j’ai sans doute beaucoup déçu : en général je plaisais au début parce qu’on se figurait certaines choses à mon propos mais ensuite ces illusions se dissipaient

et on voyait la piètre réalité. Je ne pourrai pas en dire plus ici: je ne me souviens plus des détails.

A la fin de l’année je suis tombé malade pour de bon : coup de poignard au côté gauche au niveau de la hanche, fièvre et retour vers les parents. A l’hôpital, on diagnostique une pleurésie sèche “causée par une trop grande fatigue”. C’était soi-disant grave mais on venait d’introduire la pénicilline qu’on m’a administrée en piqûres.

Dans ces temps reculés on ne changeait l’aiguille de la seringue qu’une fois toutes les mille piqûres; c’était très jouissif. Les piqûres de camphre c’est très bon aussi. Une piqûre m’a touché le nerf sciatique, je l’ai sentie pendant 6 ans. Je revois toutes les têtes angoissées penchées sur moi ; ils m’avaient attribué aussi des rhumatismes articulaires (qui ont trait au coeur et n’ont rien à voir avec les rhumatismes) qui ne semblaient pas les rassurer.

J’étais très relaxe car je savais que je survivrais et j’étais tellement soulagé de ne rien faire. Après cette hospitalisation on m’envoya en maison de repos, une sorte de château, plein de gosses, atteints des poumons.

Je ne me souviens que d’une bonne soeur et de sa servante, une fille jeune qui était supposée “hystérique”. Et aussi d’un jeune Polonais qui m’a appris la prononciation du polonais à partir de l’écriture. Sans doute que la fille ruait dans les brancards dans cet emploi et désirait rencontrer le prince de ses rêves alors que la bonne soeur était déjà mariée au Seigneur. Très bon souvenir de cette soeur : religieuse, honnête et dévouée. Comme j’étais supposé retourner au Séminaire j’étais bien vu mais je ne tenais pas tellement à cette publicité et je ne voulais surtout pas qu’on me demande quelle serait la suite...

De retour chez mes parents s’en sont suivies une période de vacances courte et une interruption de la scolarité à la rentrée. Dès que j’essayais d’étudier des maux de tête survenaient, avec fatigue et désintérêt pour la réalité. Qu’allais-je devenir avec une “vocation” contrariée ?

Le généraliste n’y comprenant rien mais sachant que l’adolescence est la source de tous les problèmes (pour les parents ?) conseilla à mes parents de m’envoyer à un psychiatre du côté de Nancy. Les maux de têtes étaient bien réels, je peux en témoigner, mais ça leur faisait plaisir de penser que c’était psychique et imaginaire : puisqu’ils n’en connaissaient pas la cause et encore moins le remède il valait mieux penser que c’était imaginaire. Un psy actuel aurait pensé que la

charge d’un destin plus ou moins imposé pouvait bien être la cause de tels maux. En avons-nous parlé à ce psy d’antan ? Sûrement pas.

Le psychiatre diagnostiqua sans hésiter qu’il s’agissait de schizophrénie, la maladie à la mode, du grec schizo = fendre, diviser, et phrénie = esprit. Mes pauvres parents étaient effondrés de constater l’irruption de la science médicale chez eux. Leur fils devient fou ! Quelle histoire !

L’établissement psychiatrique vu du dedans est composé de “malades” plus ou moins complètement piqués, et d’infirmières et de psychiatres, lesquels sont aussi très largement atteints. On y côtoie malheureusement des furieux qu’on s’efforce d’isoler mais aussi majoritairement des joyeux, genre Napoléon (« Vol dans un nid de coucous » !) plutôt paranos et des super muets à grimaces. Ces derniers sont vraiment schizos.

Le but des médecins a toujours été de forcer les gens à se relaxer. A Laxou (sic) ils me faisaient des piqûres d’insuline et après quelques heures de coma ou de sommeil on se réveillait en avalant du sucre liquide, le tout pour oublier les horribles événements qui avaient causé les désordres indiqués plus haut. Quand on n’est pas fou, on se relâche vraiment en s’amusant des circonstances et des événements de cet endroit.

Quelques malades subissaient des électrochocs, qui consistent à recevoir des chocs électriques dans la tête, ce qui donne une sorte de crise d’épilepsie. Je me faisais tout petit car je ne voulais à aucun prix qu’ils pensent à moi pour cette cérémonie. C’est quelquefois efficace et actuellement (peut-être aussi à cette époque ?) on endort le malade avant de le flinguer. A cette époque, je ne sais pas réellement s’ils les endormaient, mais c’était en présence des autres !

J’ai vu un sous-marinier complètement dingue après une submersion accidentelle prolongée, qui a récupéré remarquablement après quelques chocs.

Il y avait un piano accompagné de partitions comportant la musique de quelques hymnes nationaux. J’en ai profité pour exercer mes doigts à faire des sons dits « harmonieux » pour satisfaire des désirs refoulés d’instruments.

En résumé, je ne connais aucun endroit aussi digne de visite et aussi marrant, il faut le dire, qu’un asile psychiatrique; quand on en sort évidemment.

Ce qui fut fait après quelques mois.

3 Crise

Une « crise » on en sort ; une « dépression » on y reste.

Pendant mes deux années de pension mes parents avaient eu la bonne idée d’agrandir la famille en me donnant une sœur. Ma mère l’avait bien méritée car ce n’était plus aussi facile : je la revois courbée et se reposant au lit l’après-midi pendant presque toute sa grossesse. Le résultat a été remarquable. Le fait que ma soeur ait 15 ans de moins ne m’a jamais dérangé.

Mes grands-parents louaient une de leurs maisons à ma mère depuis ma naissance dans un village de 500 habitants. C’était paraît-il le loyer le plus cher du village. Ce n’était pas par méchanceté mais plutôt par innocence de la part de mon grand- père. Je me demande comment il faisait pour joindre les deux bouts.

En ce qui concerne les maisons (baraques croulantes !) il était beaucoup plus facile en ce temps-là d’en acheter une ou plusieurs : elles étaient moins chères comparativement aux ressources et pourvu qu’on sache les améliorer et le réparer sommairement on arrivait à s’en sortir. Le grand père faisait ses meubles pour des clients et avait 2 ou 3 vaches avec ce que ça comporte de travail dans les champs, sans cheval, sans tracteur ( !) et seulement à la faux.

L’âge se faisant sentir et la retraite étant minable (ou inexistante ?) ils ont réussi à convaincre ma mère de retourner chez eux (3 kilomètres plus loin) afin de les aider. Ma mère étant une femme de devoir, c’est peu de le dire, et ses sœurs plus jeunes de 5 ans en 5 ans étant beaucoup plus indifférentes, nous montâmes donc à Valleroy après 15 ans à Moineville.

Mon père travaillait à l’usine de Joeuf distante de 17 kilomètres, parcours qu’il franchissait à vélo. Comme il avait une paie assurée, d’après mon grand-père il revenait assez tôt dans la journée pour l’aider car « à l’usine on ne fait pas grande chose » A-t-il eu son mot à dire ? Avec son dos moulu par les contraintes de la guerre il ne devait pas être très enthousiaste.

Toujours est-il qu’ils firent la bêtise d’accéder à la demande des vieux.

Quand je revins vers 16 ans, après l’hôpital et la maison de repos, j’assistai non sans questions existentielles à la confrontation perpétuelle de ma mère et de ma grand’mère. Il est évident que ma mère avait récupéré la police à la maison et qu’elle s’écrasait beaucoup trop et très inutilement devant ses parents. Ne parlons pas de « la pièce rapportée » qui se fatiguait outre mesure après son travail à l’usine « qui n’était rien » à comparer du travail des champs.

Mon état personnel de déprimé sans remède, mon mal de vivre et mon peu d’avenir prévisible ont donné encore plus de soucis à ma mère et à mon père, lequel était largement silencieux devant une situation qui le dépassait.

Je la voyais écrasée par les circonstances et la présence de sa mère, ce qui n’arrangeait rien à notre situation. J’ai donc réussi à la persuader de déménager à Joeuf, la petite ville distante d’environ 17 kilomètres, en déclarant que mon état nécessitait ce départ vers une « ville » plus médicalisée. Il ne faut jamais fâcher directement les vieux et même les jeunes quand on peut faire autrement. Les vieux ont donc accepté de nous libérer après un an.

C’était la ville où se trouvait la fameuse usine métallurgique dans laquelle travaillait mon père. Pour lui étaient finis tous ces voyages dangereux et fatigants en vélo. Le voisin qui faisait le même trajet venait de se faire écraser par une voiture.

Officiellement j’étais un schizophrène incurable dont le destin était des plus incertains. Mon avenir d’étudiant était fermé et on ne parlait plus de Séminaire bien que le renoncement officiel à cette ambition n’ait pas été clairement affirmé. J’avais toujours peur de devoir faire des sermons et des exposés en public. La perspective de ne plus y être condamné à cette activité de façon obligatoire commençait à poindre. Le fait de ne plus « pouvoir » réaliser une ambition religieuse enlevait toute culpabilité.

Dés que je voulais reprendre les études il y avait ce mal de tête migraineux et cette fatigue. Bien longtemps après, j’ai vu à la télévision une description de la schizophrénie qui montrait que ces malades étaient souvent totalement hors de la réalité et imaginaient des choses et des paroles qui n’existaient pas. Je n’ai jamais été dans cette situation et le diagnostic du spécialiste, d’ailleurs très logique d’après ses études, n’était qu’une façon commode de se débarrasser d’un problème qu’il ne comprenait pas.

Il est bien plus facile de dire que des maux de tête sont imaginaires quand on ne sait pas les soigner. Il y a tellement de causes et à part les médicaments abrutissants les remèdes étaient (sont ?) rares ou inefficaces. A vrai dire j’ai beaucoup de mal à me souvenir de ce qui s’est passé exactement pendant cette période après l’hôpital, qui a duré une bonne année.

Le traitement à l’insuline m’avait emporté certains souvenirs, ce qui était supposé améliorer mon état psychique. C’était l’adolescence, qu’on commençait à considérer comme un laps de temps important et difficile alors qu’auparavant c’était tout simplement le début de l’entrée dans la vie « active »

Est-ce à ce moment que j’ai commencé à penser qu’une ambition mystique n’était rien si on n’était pas développé comme être humain, avant toutes choses ? Le fait d’être « purement intellectuel » sans aucune pratique manuelle me semblait relever d’un déséquilibre profond. En tant que fils d’ouvrier j’avais évidemment toute une mentalité de rejet pour les « intellectuels » qui ne savaient même pas « enfoncer un clou »

Il y avait donc : les maux de tête qui survenaient de façon fantaisiste à la suite de fatigue intellectuelle ou sans cause apparente, les brûlures à l’estomac de type ulcéreux et le mal de dos.

Les brûlures d’estomac survenaient évidemment comme des crises d’angoisse liées à une perception très développée du futur, vrai ou moins vrai. Le mal de dos détériore le moral d’une façon intense ; je me tenais mal, paraît-il. Mon épaule gauche était soi-disant plus haute que l’autre mais hélas mon tailleur n’était pas celui de Fernand Raynaud qui faisait de si beaux costumes sur un client aussi mal bâti !

Une description détaillée, exacte et complète de cette situation de maladie est non seulement ennuyeuse mais impossible. En effet, on oublie facilement quand ça va mieux. D’autre part, cette courte description n’a comme utilité que de faire une comparaison rudimentaire et non clinique avec ce qui a suivi.

Comme tous les extra timides, et ceci a des relations avec une schizophrénie réelle, je ne parlais vraiment que dans une atmosphère de confiance parce que j’avais l’impression d’être pénétré et mis à jour par tout le monde. Non pas que je l’aie cru vraiment, et que ça aurait dû avoir une influence sur moi, mais je ne parlais pas car ce n’était pas la peine : je pensais que ce que disais était trop banal et même sans intérêt du tout. De même pour l’écriture d’ailleurs.

Mes parents avaient du mal à vivre au point de vue financier et je me voyais à leur charge sans perspective positive. Mon père avait du mal tout seul à joindre les deux bouts. Ma mère avait travaillé comme couturière indépendante pendant quelque temps mais je l’entendais constamment se plaindre de ses yeux. Les seules clientes étaient les femmes d’ingénieurs de l’usine qui la payaient très mal, étant donné qu’elle faisait partie de la classe brute sans diplôme. (Elle a quand même été la première du canton au certificat d’étude !).

C’est pourquoi j’ai abandonné l’espoir de faire des études et je me suis décidé à prendre mes responsabilités et donc à travailler. La seule possibilité était d’entrer à l’usine comme bureaucrate ou autre chose du même genre.

Il y avait en fait deux usines : l’une à Joeuf où était mon père et l’autre à Homécourt, la ville voisine contiguë. Toutes deux faisaient du fer, celle de Joeuf appartenait aux fameux de Wendel.

Je demandais donc à mon père s’il ne connaissait pas quelqu’un à l’usine qui pourrait me donner un emploi dans les bureaux. Il connaissait effectivement M. Mayer qui était dans le « Grand Bureau » de la Direction. Après avoir attendu une ou deux semaines, comme il n’y avait pas de réponse je me suis fait embaucher tout seul à l’autre usine de Homécourt. D’habitude on n’embauchait pas quelqu’un dont le père ou le frère était dans l’autre usine.

Dans ce lieu béni je passais mon temps à ranger des factures. Passionnant !

Aussi quand mon père finalement a reçu une réponse positive de l’usine de Joeuf j’ai donné ma démission aussi sec pour entrer dans l’usine de Wendel. La paie qu’on allait me donner était moindre qu’à la place précédente et je me suis fait jeter avec perte et fracas par M. Klein de l’usine de Homécourt qui m’a dit qu’il ne m’avait pris que parce que je venais de la même école que lui (tiens, un curé raté ?) mais que c’était la dernière fois qu’il embauchait quelqu’un de Joeuf.

Je commençais donc la « vie active » en étant moins payé (pas beaucoup) du seul fait d’être pistonné.

J’ai réalisé à ce moment qu’il n’y avait plus aucune possibilité d’études ou d’ambition quelconque et que je pénétrais dans un chaudron dont le couvercle était définitivement refermé sur moi.

Ma bourse était évidemment annulée.

4 Travail

Je me suis donc présenté à l’uuusine de Joeuf au Grand Bureau pour tester les bontés du grand copain de mon père. Il m’a placé au Bureau d’Embauchage qu’on appelle actuellement, de façon très moderne, « Bureau des Ressources Humaines », ce qui est une dénomination souvent ironique, étant donné la façon dont on se débarrasse actuellement desdites « Ressources ».

A présent, les deux usines de Homécourt et Joeuf ont été rasées et tout le personnel a été mis en chômage car le minerai de fer est devenu trop cher par rapport au minerai en provenance de Mauritanie et d’autres pays du Tiers Monde.

A cette époque tout marchait très bien et les « Ressources humaines » que les patrons considéraient plutôt comme d’étranges outils étaient constituées par des populations françaises, en minorité, et surtout par des étrangers : anciens prisonniers Allemands, Italiens, Polonais et rescapés divers de l’Allemagne nazie. Moi-même je portais un nom français mais j’aurais eu normalement plus de chance de naître avec un nom en I et en SKI puisque les Français « de souche » constituaient à peu près 20% dans cette population.

En général, on met toujours au guichet celui qui vient d’arriver car les titulaires du bureau n’aiment pas beaucoup faire ce travail et accueillir le tout-venant râleur parce qu’il faut être présent en permanence. Ce bureau contenait trois ou quatre personnes, dont le Chef, un Franco-italien qui passait son temps à taper des chansons en prévision du week-end, temps privilégié de la musique et des bals.

Ce fut pour moi une chance de me trouver en contact avec tous les visiteurs car j’ai pu développer un certain « don » (= curiosité et travail continu) pour les langues étrangères parce que, depuis aussi longtemps que je me souvienne, il fallait que je trouve une explication aux énigmes représentées par les textes et les paroles venant du monde extérieur. En fait, et ceci vient probablement des épisodes de la guerre, ne m’intéressait que ce qui était en dehors de la France. La défaite de 40 a vraisemblablement beaucoup contribué à mon désintérêt pour les affaires françaises. Ou alors, le fait d’être dans un trou perdu n’a pu que me faire penser à tout ce qui pouvait se trouver ailleurs dans le monde.

Les fiches concernant tous ces étrangers étaient très maltraitées à cause de l’orthographe étrange de noms tels que Czarnkowski et autres Krzyzanowski. L’autre groupe était : les Allemands, des individus plus ou moins Slaves, dont le nom était passé par l’Allemagne (Schimanski), et les Italiens en I et en O, sans compter les Sardagnoles en U (Puddu) et les Siciliens. C’est à ce moment qu’au lieu de rejeter la difficulté de lire et de prononcer tous ces noms spéciaux je me suis passionné pour leur signification et pour l’environnement des individus qui les portaient. Il me fut donc très utile de travailler dans un bureau d’embauchage.

C’était donc une bonne opportunité de faire des efforts pour apprendre l’italien, pour prononcer le polonais et reprendre l’allemand que j’avais détesté à l’école. Un autre groupe c’était les Hongrois qui pour la première fois de leur histoire étaient des émigrés, enrôlés de force dans les légions allemandes et totalement désemparés par la conquête de leur pays sous le système communiste.

Ce goût pour les langues ne m’a plus quitté. Il n’est pas venu par hasard : je crois que quand on a une vue déficiente il est normal de reporter beaucoup d’efforts sur les capacités de l’oreille. Quand même, je me souviens qu’à un âge très précoce je m’intéressais au vieux latin et au vieux grec, ainsi qu’aux lettres hébraïques des commentaires de la Bible. La passion pour les énigmes écrites est donc très ancienne chez moi.

La langue hongroise étant réputée comme étant la plus difficile d’Europe il est normal que je m’y sois attaqué. Je suis donc allé pendant assez longtemps chez deux amis Hongrois pour apprendre la prononciation et quelques éléments de phrases.

La prononciation est spéciale pour le A bref mais à part cela les ensembles de consonnes sont des conventions simples et l’accent tonique est toujours sur la première syllabe. L’orthographe est purement phonétique. Quant à la structure de la phrase il y a les innombrables cas et la syntaxe particulière. On y trouve une grande richesse de voyelles, une formidable musicalité et c’est pour cela que les poètes hongrois et les musiciens sont si nombreux. Dommage que le vocabulaire soit si lointain par rapport aux autres groupes linguistiques.

Ces deux amis ont fini par partir en Australie. Je connais encore leur nom : Soltész (en allemand : Scholtés = Schultheiss = maire) et Hanvay, leurs prénoms étranges : Làszlo et Aladàr. C’est là que j’ai appris entre autres que le prénom Attila était très en vogue en Hongrie. C’est un peu comme Napoléon pour nous. Monde totalement étranger au bourg de Joeuf, inépuisable réserve de fer.

Quand ils sont partis ils m’ont demandé incidemment de leur donner mon dictionnaire hongrois-anglais que j’avais eu un mal fou à obtenir par correspondance à Paris. Sans y penser vraiment j’ai refusé puisqu’ils passaient aussi par Paris et c’était donc facile; s’ils avaient insisté je leur aurais donné bien sûr. Il est difficile de comprendre un étranger : ils ont été vexés sans doute et ne m’ont jamais écrit. Je regrette encore ma bêtise !

La plupart de tous ces ouvriers, souvent anciens officiers dans les diverses armées, habitaient à côté de l’usine dans le « Foyer des Célibataires », rue du Commerce. Je n’en parle simplement que parce que les gendarmes venaient souvent nous voir pour les pister et presque tout le temps ils les recherchaient pour le paiement des impôts ! C’était un an après leur départ généralement. Leur adresse était rue du Commerce, bien sûr. Quelle magnifique perte d’argent pour l’Etat et d’énergie pour la police. J’imagine que les gendarmes actuellement ont des soucis plus graves.

Je n’ai jamais compris comment des fonctionnaires du trésor si méfiants n’ont pas adopté le paiement des impôts à la source, surtout dans le cas d’étrangers de ce type, forcément nomades.

Le travail dans ce genre de bureau était payé à l’heure à cause de notre jeunesse dont ils profitaient. Il n’était pas question d’être payé au mois comme un « empaillé » mais à l’heure comme un « ouverier ». Si on était en retard de quelques minutes le matin le garde fermait la porte d’entrée pour qu’on perde une heure de paie.

De plus il fallait travailler le samedi matin « pour empêcher les ouvriers d’aller au café ». Les syndicats n’étaient pas encore nés en cet endroit. Les femmes mariées n’avaient pas le droit de travailler puisqu’elles avaient la (maigre) paie du mari.

Ce séjour à l’Embauchage n’allait pas durer. Quatre jeunes avaient été désignés pour réaliser un « contrôle thermique » dans l’usine sous la direction d’un jeune ingénieur de l’extérieur faisant partie d’un organisme officiel. J’en étais. Il fallait surtout se promener sur les conduites de gaz des hauts-fourneaux et prélever des échantillons pour les analyser. L’analyseur comportait quelques bouteilles avec des tubes de caoutchouc qu’il fallait manœuvrer dans le sens vertical pour faire apparaître la composition du gaz. C’était d’un intérêt fou et il fallait faire un rapport à thème sur certains aspects.

Le rapport, je n’ai pas eu de mal à le faire, j’ai même émis quelques idées farfelues que cet ingénieur a considérées très sérieusement. Ceux qui n’arrivaient à sortir de ce stage sans satisfecit devaient ensuite retourner dans quelque enfer. Toujours est-il que certains ont continué à faire ce type d’analyses et moi on m’a envoyé au Laboratoire Chimique de l’usine pour y analyser les fontes et les aciers. Je pense qu’on m’y a envoyé parce que j’avais dit que la chimie me faisait horreur à cause des odeurs.

Vers l’âge de 18 ans nous avons acheté un poste radio assez perfectionné à ondes courtes. C’est à partir de cet appareil que je me suis mis à étudier le russe en écoutant radio Moscou avec beaucoup de difficultés, étant donnée l’imperfection du poste et l’éloignement. J’ai inauguré un système consistant à apprendre la prononciation des mots en essayant de piquer au passage ce que j’entendais et en cherchant immédiatement le mot dans le dictionnaire. J’avais eu beaucoup de mal à trouver ce dictionnaire, par correspondance, à Paris. Evidemment il était impossible de comprendre la phrase mais après quelque apprentissage on pouvait reconnaître quoi chercher et où. L’oreille s’habituait. La difficulté avec le russe, qui est passionnant, c’est que l’accent tonique varie dans le même mot avec les cas et la conjugaison.

La salle de séjour était petite et unique et ma mère a eu beaucoup de patience à subir ces assauts de mots étrangers, sans aucun charme pour elle. La qualité de la transmission était très faible et c’est de cette époque que j’ai pris beaucoup d’intérêt à renforcer la réception des ondes (radio, télévision et plus tard, satellite).

Ma vie ne s’améliorait pas au point de vue « professionnel ». Depuis mon entrée en labo je travaillais des trois tournées, c’est-à-dire ; de 6 à 2, de 2 à 10 et de 10 à 6, sans arrêt pendant sept semaines, avec un seul dimanche.

Ces horaires m’ont permis vers 18 ans de passer quelques précieuses heures avec ma mère en plein jour.

La première fois que j’ai vécu la nuit au boulot j’ai été étonné d’être encore vivant le matin. Travailler de nuit est vivable à condition de ne pas faire grand’chose, ce qui n’était pas tout à fait le cas. Je me souviens d’un gars des Hauts-Fourneaux qui par fatigue et sommeil est tombé dans une poche à fonte. Quel désastre pour l’usine ! Il a fallu vider (perdre !) la poche sans pouvoir se servir du contenu car on n’a pas le droit d’utiliser ce fer mélangé à de la bidoche d’ouvrier. Le lendemain matin quand la police est venue constater l’accident( ?) il y avait un parapet tout neuf devant le lieu du désastre.

Ma santé générale ne s’améliorait pas ; toujours la même chose : dès que j’essayais de faire des projets d’études j’étais bloqué par les divers maux énumérés plus haut. L’espoir de m’en sortir étant très faible, je m’étais résigné à mon sort. Il n’y avait plus de bourse d’études de toutes façons.

En fait, il m’est très difficile de me souvenir exactement des détails physiques et psychologiques de cette période et je n’aime pas du tout en parler. Il paraît qu’on aime raconter sa jeunesse : ce n’est pas mon cas du tout.

Dans ce labo je travaillais seul puisque je constituais une équipe à moi tout seul, les autres tournées étant formées de 2 ou 3 « spécialistes ». Il s’agissait d’analyser de la poudre de fonte et d’acier qu’on nous apportait et qu’il fallait réduire par diverses manipulations d’acides sulfurique et chlorhydrique. Les résultats devaient servir à répartir l’acier selon des fabrications plus finies.

L’ennui c’est qu’on ne trouvait pas toujours les valeurs désirées et les chefs de service se retournaient contre les aides-chimistes en disant qu’ils n’avaient pas bien fait leur travail. D’où la tendance évidente à faire en sorte que le client (le chef) soit satisfait. J’étais écoeuré par les odeurs d’acides et le bruit, d’autant plus que mon estomac me faisait souffrir épisodiquement par des brûlures.

En ce qui concerne le travail de nuit le système instauré était le plus idiot qui puisse se concevoir. En effet, lors de la première tournée on se levait à 5 heures du matin, donc fatigue et ensuite on était de l’après-midi jusqu’à 10 heures du soir, c’est-à-dire que la journée était ressentie comme une prison pour la famille et pour soi-même. Enfin la semaine d’après on travaillait la nuit, de 10 heures du soir à 6 heures du matin.

Pour dormir dans la journée c’était difficile et seulement jusqu’à midi, car il y avait une école en face. Le pire c’était de recommencer à 5 heures du matin quand on n’avait que très peu dormi la semaine précédente. On était donc tout le temps crevé.

Il leur a fallu 20 ou 30 ans (je n’y étais plus, Dieu merci !) pour comprendre qu’il fallait mettre les tournées dans le sens inverse, à savoir : nuit, après-midi et matin, ce qui donnait une chance de pouvoir se reposer un peu mieux. Après la nuit sans beaucoup dormir, une matinée de récupération le matin lors de la tournée d’après-midi afin de reprendre un peu de sommeil et dormir plus longtemps et ensuite on pouvait plus facilement se lever à 5 heures pour travailler le matin. C’est quand même plus rationnel.

Le travail de nuit et de tournée n’est pas très favorable à la santé et à la vie de famille, c’est le moins qu’on puisse dire. Des travaux assez faibles ou des contrôles réguliers, ça va encore mais un travail près des hauts-fourneaux c’est certainement très malsain. Par ailleurs on est obligé de s’arrêter au moins une fois pour un casse-croûte et l’estomac n’aime pas tellement ces changements.

La nuit au travail j’étais seul et finalement je me suis servi de cette solitude, d’abord pour m’assoupir quelquefois et ensuite pour philosopher. En plein jour, je faisais partie, si je me souviens bien, d’une équipe réduite; je me souviens seulement d’un ancien du Vietnam, pas mal éméché habituellement, avec lequel nous chantions les chansons de Luis Mariano les après-midis, ce qui n’avait guère d’importance au point de vue de la musique, car tout était étouffé par le bruit des machines d’évacuation d’air. C’est d’ailleurs pour cela que nous chantions à tue-tête. Il me racontait qu’au Vietnam il avait eu des jumeaux, qu’il avait abandonnés, puisqu’il était marié ici en France, avec enfants. J’avais du mal à comprendre cet abandon, mais pas sa conduite en général, car chacun sait que les extrêmes s’attirent.

C’est sur ces entrefaites que j’atteignis l’âge du service militaire. Perdu dans un trou de ce genre, sans espoir d’en sortir pour diverses raisons je voulais profiter de cette occasion pour naviguer afin de voir le monde. Sur les instances de ma mère j’ai montré le certificat qu’elle avait obtenu de la médecine maltraitante, disant que j’étais « incurable ». J’aurais pu ne pas le montrer, bien sûr, et éviter la réaction des autorités militaires, qui m’ont exempté illico.

A la réflexion, cet événement m’a épargné toutes les guerres coloniales stupides du Vietnam et d’Algérie, et si je suis encore vivant c’est peut-être pour cette raison.

La chanson « Je hais les dimanches » s’appliquait totalement à moi. Les réels efforts que je faisais pour communiquer ne donnaient que très peu de résultats et mes seuls divertissements n’allaient pas plus loin que le cinéma. Dés que je voyais une fille qui me plaisait tout était bloqué par le sentiment que ce que je pourrais dire n’avait aucun intérêt et je ne savais littéralement pas quoi lui dire.

Je me souviens en particulier d’une fois où j’avais réussi à savoir le nom de la fille qui se trouvait à côté de moi au cinéma. C’était déjà un miracle mais je suis resté toute la séance sans pouvoir sortir un mot (elle non plus !) et à la fin je l’ai laissée partir, honteux et muet. C’était comme deux boîtes de sardines restées fermées !

J’étais dans une ambiance familiale très protectrice mais quel serait mon avenir, comment allais-je m’en sortir ? Existait-il une issue ? Resterais-je en permanence dans cette usine pourrie ?

Les brûlures d’estomac qui survenaient à chaque émotion, démarche ou angoisse ou de façon inattendue me préoccupaient beaucoup, d’autant plus que je savais par des exemples dans mon entourage que tout cela devait mener à des ulcères plus sérieux.

Je voulais remplacer ma tête par une autre, plus terre à terre, plus vivante et plus conséquente.

C’est ainsi que ma soif de lecture, en particulier, de lecture des magazines féminins allait donner un résultat inattendu.

5 Pomme

Newton vit une pomme tomber de l’arbre. Au lieu de la manger tout de suite ou de la mettre dans un panier pour plus tard, il s’attarda sur le fait qu’elle était attirée par la masse de la terre et non simplement qu’elle tombait, le fait en lui-même étant tellement banal que personne n’en déduisait rien. Il est vrai qu’il cherchait des explications, en tant que savant, à certains phénomènes astronomiques.

Sans comparer ma modeste situation à celle de Newton, il est certain que le hasard heureux ou malheureux fait beaucoup pour l’humanité.

Je lisais tous les magazines qui traînaient autour de moi, et en particulier les magazines féminins qui avaient l’avantage de parler de santé et de psychologie en plus des sujets habituels. Ma mère était sans doute abonnée au « Petit Echo de la Mode » parce qu’elle était ou avait été couturière. Bien sûr la mode, je m’en balançais, étant d’ailleurs incapable d’analyser quoi que ce soit à ce sujet.

Il y avait ce jour-là un article intitulé à peu près : « Votre enfant est-il gaucher ? Que faut-il faire ? ».

Il faut dire que je n’avais jamais pensé qu’il y eut un problème de ce côté parce que je n’avais jamais vu de gauchers dans ma famille ou à l’école. J’avais entendu parler comme tout le monde du grand Léonard de Vinci ou de Michel Ange mais ça me paraissait bien lointain et sans intérêt véritable.

Toujours est-il qu’on disait dans cet article que la main de l’un des côtés est commandée par l’hémisphère cérébral situé de l’autre côté, ce que j’ignorais sans doute et que souvent les gauchers ont l’œil « dominant » à gauche et qu’il fallait faire des tests de sautillements ( !!!) pour déterminer quelle jambe était « dominante ».

Suivait le conseil habituel de « laisser » le gaucher écrire de la main gauche tout en « l’encourageant » à écrire de la main droite pour faire comme tout le monde parce que c’était « plus facile » car pour écrire de la main gauche il fallait mettre la main « en crochet ».

Cet article était sans doute un ramassis de poncifs car l’auteur de l’article n’avait aucune ambition scientifique : il voulait simplement « rassurer » les mamans qui découvraient parmi leur nichée un gaucher, race à problèmes, sans doute.

Je savais évidemment que mon œil gauche était « directeur » puisque l’autre ne voyait pas grand-chose et on me disait toujours que mon épaule gauche était trop haute par rapport à l’autre parce que je me tenais mal. Sans avoir l’allure d’un disloqué, il est vrai que je me reposais souvent à droite.

Dans cet article, malgré le style employé, il n’y avait pas mention d’individus qui seraient gauchers de naissance « sans le savoir ». Tout l’article ne parlait que des tordus, nés gauchers, que leurs parents observaient avec angoisse.

Je me suis quand même dit, ce jour-là, que j’aurais pu rater, et pas un autre jour : « Pourquoi ne serais-je pas gaucher ? » tant j’étais à court d’espoir et de moyens de recyclage et sans du tout y croire.

En effet, je n’avais aucune force ni habileté du côté gauche et tout était à droite. Je me souviens d’un jour où je triais les pommes de terre avec ma grand’mère, qui m’y avait forcé. Comme elle voyait que c’était très lent malgré ma bonne volonté elle m’a dit : « Tu n’as donc qu’une main ? ». En effet, je n’avais qu’une main, la droite .

Si quelqu’un m’avait dit que j’étais gaucher de naissance je ne l’aurais pas cru. Aurais-je essayé ? Probablement pas.

J’ai quand même ESSAYE. Je voulais changer de tête. J’avais 22 ou 23 ans, donc j’étais « adulte ». Chacun sait que sous cette dénomination on entend l’individu qui n’apprend que dans la douleur sans l’amplification bénéfique due à la croissance et sans automatisme, avec une conscience totale de chaque geste.

La première chose que j’ai essayé de faire, c’est de manger de la main gauche. S’agissant de légumes il n’y a pas de difficulté mais qu’en est-il s’il faut couper sa viande ? Faut-il couper de la main gauche et manger de la main droite pour ne pas couper le rythme ou bien reposer le couteau et manger de cette main qui a coupé ?

Bien sûr, la logique veut qu’on mange avec la « première » main s’il ne s’agit que de manger sans effort mécanique, et des deux mains s’il y a quelque chose à couper (première main sur le couteau, en éveil et l’autre main pour manger). Ce système a eu pour effet tout d’abord de me forcer à manger plus lentement, ce qui n’était pas mauvais.

Ma mère a aussitôt vu que je mangeais de la main gauche et m’a dit : « Tiens encore une de tes fantaisies ; qu’est-ce qui te prend ? ».

Est-ce que je me souviens d’un passé très lointain ou est-ce que je l’ai rêvé plus tard pour essayer de savoir si j’avais montré des signes de « gaucherie » et pour trouver des raisons à l’inversion ? Il me vient une phrase : « Prends ta belle main ». Je l’ai probablement inventée.

J’ai répondu à sa question en disant: « Peut-être suis-je gaucher ? ». La tête de ma mère !

Comme le résultat de cette première activité n’était pas mauvais j’ai continué. Il fallait faire maintenant du travail manuel pour lequel je n’avais nulle habileté auparavant en dépit d’avoir essayé avec une certaine obstination. J’ai donc pris un marteau pour frapper des malheureux clous de la main gauche et un tournevis pour m’exercer à des mouvements de rotation. Ce que j’ai trouvé de plus difficile dans cette nouvelle activité c’est de lancer quelque chose au loin et surtout de faire des ricochets dans l’eau de la rivière.

Etant adulte il me fallait une explication et une justification à tous les exercices que je faisais. Je bâtis donc une théorie justifiant la différence entre les deux mains. Jusqu’ici on disait que la première main est plus habile ou plus puissante, ou les deux. C’est logique. Je me suis dit qu’il s’agissait plutôt d’une main active et d’une main passive, l’habileté et la force n’étant habituellement que le résultat d’exercices, ce que je constatais.

Je ne tardai pas à voir que chez les hommes on porte la serviette pleine de documents à l’aide de la deuxième main. Dans mon cas je l’avais toujours portée de la main droite. Chez la femme on porte par contre le bébé à l’aide de la première main, peut-être parce qu’il est lourd ou précieux, donc mérite toute l’attention de la première main. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que la première main est liée au sexe individuel tandis que la deuxième chez le même individu représente l’autre sexe.

Pour l’instant nous n’en étions qu’à des exercices qui semblaient me réussir, notamment du côté de l’estomac. Les battements de cœur, genre palpitations, se raréfiaient et les brûlures d’estomac allaient mieux.

Après trois mois je n’ai plus eu de douleurs du type ulcères et elles ne sont jamais revenues. Les maux de tête étaient du type migraine, c’est-à-dire, plutôt mal de tête derrière le front gauche et une sensation de vide derrière le front droit. Je ne me souviens plus des détails du déroulement des évènements.

Tout en n’y croyant toujours pas j’ai poursuivi mes exercices : j’avais un sentiment de honte de montrer en public ce que je faisais de la main gauche ; c’est une forme de déclaration et de défi, et surtout je ne comprenais pas pourquoi j’aurais pu être « un gaucher qui s’ignore ». En fait, les gens n’ont guère d’esprit d’observation et se moquent de ces détails (sauf s’il s’agit de l’écriture). Je n’avais jamais entendu parler de ce type d’individu et évidemment je n’osais pas en parler pour ne pas passer pour un cinglé.

J’avais déjà noté des différences dans mon comportement : moi qui étais toujours dans la lune et qui ne pouvait se concentrer rigoureusement sur une activité manuelle je commençais à ne plus laisser tomber les objets sans raison. J’avais besoin de ces exercices manuels en général car j’avais toujours considéré les « purs » intellectuels comme des incomplets ou des individus non équilibrés.

En trois mois d’efforts le bras gauche est devenu plus fort que l’autre alors qu’il n’avait jamais eu à faire d’exercices auparavant.

Travailler sur soi-même de cette façon exige une attention de tous les instants Le problème d’ailleurs est de savoir quoi faire de la nouvelle « deuxième » main qui a tendance à agir. Elle devient un support ou un renfort mais elle est encombrante !

Je me suis rendu compte qu’il fallait arriver à l’exercice le plus difficile : l’écriture. Tout d’abord j’avais honte du résultat malhabile obtenu étant donné que j’écrivais très bien, très vite et très clairement de la main droite. De plus c’est un geste déclaratif qui est encore plus public et surtout officiel et ceux qui me connaissaient ne manqueraient pas de placer leurs remarques ironiques ou méchantes.

La seule question très originale qu’ils posaient c’était : Es-tu gaucher ? ». Pour compliquer ma réponse je disais : « Ma main droite est à gauche », ce qui les perturbait et au fond n’était pas faux. La chance que j’avais c’était de travailler la plupart du temps tout seul et la nuit ou l’après-midi. Je forçais ma main à suivre la ligne et c’était fatiguant mais sain, sans énervement.

La « difficulté » ou plutôt la différence avec la main droite c’est qu’il faut écrire vers l’INTERIEUR et non vers l’EXTERIEUR, donc un style complètement différent qui ne me plaisait pas : j’avais toujours eu horreur d’aller vers moi-même et je préférais de loin faire des mouvements vers l’extérieur.

Tout de suite l’image de l’écriture arabe s’est imposée à moi. Ce n’était vraiment pas mon idéal. Dans les livres assez rares sur la latéralité gauchère que j’ai lus par la suite je n’ai jamais vu personne expliquer cette situation par les notions de mouvement vers le centre ou vers le dehors alors qu’on voit ainsi parfaitement pourquoi un enfant gaucher à tendance à écrire en miroir puisque pour lui ce qui compte c’est la direction du mouvement et non la copie servile d’un modèle. En effet une écriture est une œuvre personnelle et non une copie.

Ce problème m’a tourmenté pendant des années parce que je ne voulais pas ressembler à ceux qui écrivaient vers l’intérieur. Ce type de mouvement d’écriture est le plus ancien et seuls les Arabes et les Juifs, avec peu d’autres, l’ont gardé.

En fait, il y a deux différences fondamentales par rapport à l’écriture arabe ; tout d’abord et c’est le plus important dans l’écriture gauchère toutes les voyelles sont notées à égalité avec les consonnes et le mouvement de la main gauche va vers le foie, alors que celui de la main droite (dans l’écriture arabe) va vers le coeur. A ce stade je n’avais pas encore théorisé les systèmes d’écriture et je ne savais pas que toute écriture (tout système) a une signification distincte.

Toujours est-il que j’écrivais devant moi à l’horizontale et non « en crochet » ou penché vers la gauche comme la plupart des gauchers « gauchisants pour l ‘écriture ». Je n’ai jamais pu écrire penché vers le bas dans le sens du mouvement comme certains gauchers le font. Bien sûr aller vers la droite, c’est-à-dire dans la direction où je voyais le moins (peut-être deux dixièmes de l’œil droit à cette époque) n’était pas une perspective très plaisante.

J’en profite pour dire que quand on est plus ou moins borgne depuis le début certaines connexions entre les neurones de la vision ne se font sans doute pas dans l’enfance et ceci a une influence sur la vue du relief ou la sensation de voir un ensemble plutôt que point par point. De plus et je ne le savais pas, l’œil gauche « louchait » en hauteur c’est-à-dire qu’il voyait (et qu’il voit encore) plus haut que l’autre (le remède c’est un prisme).

Quand j’ai vu pour la première fois de l’œil droit au moyen d’une lentille de contact il est probable que certaines connexions neuronales que je n’avais pas n’ont pas été récupérées ou produites

Ecrire est l’exercice le plus délicat et le plus difficile. La nuit au travail je passais mon bras sous le robinet pour le « refroidir ».

Les maux de tête ont disparus pour toujours ; en combien de temps je ne saurais le dire. Le développement du bras gauche a soulagé les épaules et le dos. Plus de mal de dos. Plus de palpitations.

Ma langue s’est libérée ; je me suis mis à parler, mon genre de timidité a changé, puis disparu. Actuellement je suis considéré comme très bavard. On dit de moi : « Il ne parle pas, il pense tout haut ».

Tout n’était pas devenu paradisiaque : il y avait toujours la honte d’écrire « maladroitement » en public et surtout signer ! A cette époque j’agissais en ambidextre mais après une certaine période de rodage j’ai compris que je devais choisir car je devenais très instable. J’ai donc choisi.

Un mot sur les jambes : dans l’article dont je parle, on disait qu’on pouvait être droitier de la main et gaucher de la jambe. Il est évident que cette situation résulte d’exercices et non de la nature, car le cerveau dominant qui détermine la première main ne peut se trouver des deux côtés. Ce serait idiot. J’ai d’ailleurs eu ce problème car la jambe ne voulait pas suivre mais ceci résultait du fait que j‘étais devenu ambidextre.

Je rassure tout le monde : quand on a exercé une main même si on ne l’exerce plus c’est acquis et à n’importe quel âge cette habileté existe toujours : c’est mémorisé et thésaurisé une fois pour toutes. Dire qu’on ne PEUT PAS exercer les deux mains avec autant d’habileté l’une que l’autre est FAUX.

On déclare à tout propos que le centre de la parole est dans un seul hémisphère du cerveau. Ceci me paraît totalement idiot : il est fort probable que ce centre soit construit par des connexions neuronales et pourquoi ne le serait-il pas dans les deux hémisphères ? Peut-être que certains individus n’ont qu’un centre mais tout le monde est-il semblable de ce côté ? Est-ce que ceux qui parlent une ou plusieurs langues sont de ce type ? En tout cas, un enfant non sollicité, se trouvant dans un entourage d’animaux ne parlera jamais, ce qui prouve à contrario que c’est la sollicitation qui produit « le centre du langage ».

Par la suite, j’ai essayé de revenir en arrière, de reprendre la main droite : après deux ou trois jours j’ai abandonné car je me sentais « rétréci ». Les mêmes maux semblaient revenir.

J’ai parlé à des gauchers et à des droitiers de ma situation mais presque personne n’a compris pourquoi, étant soi-disant gaucher de naissance, j’aurais pu n’exercer que la main droite sans le moindre souvenir d’une autre attitude alors qu’un gaucher dit « contrarié » s’en souvient toute sa vie et d’ailleurs ne fait pas le moindre effort pour revenir à sa situation de naissance lorsqu’il est adulte du fait qu’il est très « fier » d’écrire de la main droite.

En effet, le sentiment de ne pas être comme tout le monde est intolérable pour un enfant. On arrive donc à le persuader qu’il a tort de suivre sa nature. J’ai donc abandonné toute explication orale et ainsi j’ai progressé tout seul. (Sans rien écrire sur mes aventures, j’étais bloqué à ce niveau.) En effet, je n’ai pas du tout envie d’inviter des gens à entrer dans une sorte de secte de gauchers redressés.

J’ai donc beaucoup cherché à comprendre et j’ai trouvé certaines choses que d’autres chapitres vont traiter. Je me suis efforcé de ne pas me laisser influencer par des rapports écrits très banals et très décevants sur cette question. C’est un peu normal car qui a été de « l’autre côté du miroir » et en est revenu ?

Je n’aurais rien pu découvrir si je n’avais trouvé un moyen de déterminer (par la détection au niveau des yeux, dirigée sur tout le corps) si quelqu’un est gaucher de « naissance », sans qu’il se doute qu’on l’observe, et si je n’avais pas trouvé comment on peut savoir par la voix (basée sur les voyelles ou les consonnes, en fonction du sexe) si un individu est inversé totalement, ou « simplement » contrarié (pour l‘écriture). La réaction est la même dans ces deux derniers cas (totalement inversé ou partiellement inversé pour l’écriture seulement), ce qui montre que l’écriture compte énormément dans l’ensemble des activités même si on n’écrit plus beaucoup à la main, depuis l’ordinateur.

Comme indiqué plus haut un exercice et donc une habileté sont inscrits éternellement dans le cerveau et donc caractérisent l’individu durablement même s’il n’exerce plus.

Les raisons pour justifier la re-latéralisation ne manquent pas puisqu’une inversion des membres se répercute négativement sur le centre.

Mais d’où vient une tendance à inverser une disposition de naissance ? Sans entrer dans les détails maintenant parce que ce chapitre n’est que narratif, on peut dire que ça arrive très tôt, vers deux ans. Il y a l’ambiance envahissante, le fait de faire comme les autres pour ne pas être seul, l’ignorance de l’importance de la latéralité et la qualité des parents.

Si un parent de l’autre sexe est dominant n’aura-t-on pas tendance à l’imiter en cherchant à devenir comme lui ? Si on préfère un des parents à cause de sa valeur et de sa présence ne néglige-t-on pas les 50% représentés par l’autre parent et donc l’autre partie de soi-même ? De même, si un des parents est absent ou inconnu, le déséquilibre résultant peut avoir une grande influence sur la latéralité choisie.

Mon expérience m’a appris qu’un individu bien latéralisé considère en général ses deux parents, connus ou inconnus, comme étant d’égale valeur même s’il peut préférer et chérir l’un des deux pour des raisons objectives. Bien sûr si la latéralité se déterminait aussi facilement que le sexe ce serait plus pratique.

En tout cas il vaut mieux faire le saut à 16 ans qu’à 23 ou 40.

Ma voix était devenue plus ferme et plus grave. Il était temps de changer d’atmosphère et de réaliser quelque ambition honnête.

6 Les yeux

En Europe, en Amérique et dans les pays de race blanche les yeux sont bleus, noirs, gris ou bruns. On apprécie beaucoup leur couleur et on y attache une certaine importance esthétique.

En Asie et en Afrique, dans les races jaunes et noires, on ne parle jamais de la couleur des yeux et pour cause car les yeux sont tous plus ou moins sombres.

Une bonne vue simplifie énormément la vie et permet presque toutes les activités et toutes les bêtises. Comment des individus ayant une vue correcte apprécient-ils la chance qu’ils ont ? A première vue (!) ils savent à peine où sont leurs yeux. Ce n’est en fait que lorsque quelque chose cloche qu’on commence à se demander ce qui se passe et à comprendre que c’est un miracle que tout aille bien.

Dans mon enfance je ne voyais que de l’œil gauche, environ 6 à 7 dixièmes, et presque pas, mettons 2 dixièmes, de l’œil droit. Je suppose qu’à l’école ça ne me dérangeait pas tellement du moment que je me trouvais dans les premiers rangs. Bien sûr, comme la plupart des gens je ne savais pas ce qu’était un myope (qui voit trop bien de près ; comment peut-on voir trop bien ?) et un hypermétrope (qui voit trop bien de loin), et encore moins un astigmate (vision inégale dans les différents plans et donc plus ou moins floue) ou un emmétrope (vue normale).

A propos des dixièmes, il faut dire que ce n’est qu’une constatation pratique permettant de noter avec des chiffres qu’on voit une certaine proportion des lettres du tableau ; si vous voyez dix dixièmes, vous avez vu tout le tableau ; donc, en principe vous n’avez pas besoin de correction par lunettes ou autres instruments. Un dixième veut dire alors : dix pour cent de la vue normale admise. Les aviateurs ont souvent plus de dix dixièmes.

Pour retrouver une vue normale, si possible, il faut des verres ayant telle ou telle puissance, en dioptries négatives ou positives. Bien souvent, ce n’est pas suffisant pour y arriver.

J’ai du avoir des petites lunettes de myope que je détestais ; je me souviens seulement qu’elles me donnaient mal à la tête et je ne les mettais que pour voir de loin autant qu’il était possible. A l’heure actuelle, si j’étais dans ce cas, je ne les utiliserais que pour voir la télévision ou pour aller au cinéma. Mais le cinéma je n’y suis allé que très tardivement pour la première fois. Dans ces temps reculés, les ophtalmologistes (grec, plus chic) qu’on appelait oculistes (latin, moins chic) parce qu’ils n’étaient pas médecins, les marchands de lunettes étant appelés opticiens (ou vice versa) n’avaient guère d’instruments permettant d’examiner l’œil et notamment sa cornée.

Des verres de lunettes étaient placés sur l’œil, comme au Moyen Age et seuls ceux qui savaient lire avaient la chance de pouvoir montrer s’ils voyaient ou non. J’exagère à peine.

Vers 12/13 ans vers la fin de la guerre j’ai eu d’autres lunettes que je détestais encore plus mais je me les rappelle parce qu’elles me faisaient mal au nez. On parlait vaguement à mes parents d’astigmatisme et de myopie mais personne parmi les patients n’avait l’idée d’examiner ce que disait l’ordonnance : les dioptries et les axes de correction de l’astigmatisme, s’ils étaient indiqués, n’intéressaient que l’opticien fabricant de lunettes.

Cette malédiction des yeux m’a poursuivi tout le temps de la préadolescence et à 16 ans j’ai du abandonner mes études à cause de maux de tête dont la cause principale était peut-être une mauvaise vue « non corrigée ».

«Corriger » veut dire non point guérir mais compenser si possible les défauts par des prothèses sous formes de lunettes ou de lentilles (inconnues à cette époque). C’est à ce moment qu’on apprend que les maladies ont été inventées avant les médecins et que ces derniers sont toujours en retard d’un train ou d’un métro.

A Paris, je me suis décidé à aller chez un opticien des Champs Elysées, à succursales multiples, dont la vitrine parlait de lentilles de contact. Je suis donc entré timidement pour demander à faire un essai gratuit. Une dame m’a reçu aussitôt et m’a examiné dans un appareil qui était probablement un ophtalmoscope. Elle a déclaré que j’avais un superbe kératocône à chaque œil (quelle constatation joyeuse pour elle…et pour moi qui comprenait enfin un peu) et m’y a placé des lentilles d’essai.

Pour la première fois de ma vie j’ai vu de l’œil droit mais je pleurais à chaudes larmes. Dans ces temps lointains les lentilles étaient dures, en plexiglas ou à peu près, et l’adaptation était plus qu’approximative. C’est pour cela que je pleurais. Au bout d’une demi-heure je me sentais un peu mieux mais tout de suite j’ai perçu une telle transformation non seulement dans ma vue mais aussi dans le système nerveux tendu lié à la vision qu’au risque de me ruiner j’ai tout de suite commandé une paire de lentilles.

Le prix était plus que prohibitif pour un ouvrier : c’était à peu près le quart de ma paie mensuelle. Cette dame était enthousiasmée par les résultats que donnaient les lentilles; elle m’a quand même envoyé chez un (le) spécialiste des lentilles pour la France, et par la même occasion le spécialiste du kératocône (en grec : cornée et cône).

Dans un sens j’étais soulagé qu’on ait décelé chez moi l’existence d’une cornée et même de deux cornées évoluant en forme de cônes (au lieu d’une courbe assez régulière, comme tout le monde); cela expliquait pourquoi les lunettes de myope (avec à la rigueur un axe principal d’astigmatisme) ne pouvaient que me donner mal à la tête sans remédier aux défauts oculaires. Cette horrible maladie avait ceci de particulier qu’elle s’amplifiait, évidemment vers le pire, de façon plus ou moins lente. Ce qui me flattait assez c’est qu’il me faudrait des lentilles tout le temps car les lunettes qu’intuitivement je détestais ne peuvent corriger un profond astigmatisme irrégulier produit par les déformations de la cornée. Non seulement je ne voyais pas de loin mais il m’était très difficile de supporter les lumières de la rue quand il faisait nuit car un point lumineux était vu sous la forme de cercles lumineux sans aucune possibilité d’une plus fine concentration.

Dans ces temps reculés les lentilles n’étaient pas faites pour les yeux mais c’était les yeux qui s’adaptaient aux lentilles. Avec plus de précision: après avoir porté mes lentilles une heure ou deux (tolérance maximale, autrement débauche de larmes) je n’en avais plus besoin pour le restant de la journée : ce n’était pas le fait d’avoir été à Lourdes entre temps qui provoquait ce bienfait mais le massage sans pitié de la lentille sur la cornée qui produisait une empreinte de type plus régulier que la forme distordue de la cornée naturelle et qui me permettait de voir comme un chef d’un bout à l’autre des Champs Elysées.

Quand j’en ai parlé à l’opticienne elle était officiellement ravie mais en fait ne devait pas tout à fait penser que c’était la panacée, puisqu'en principe elle en savait plus que moi sur les yeux. On parlait dans le magasin de la fille (myope) du duc de La Rochefoucauld qui dans le même cas n’avait plus besoin de lunettes... Très impressionné par le destin de cette lady je me demandais quand même si tout cela était bien supportable et bien sain à long terme.

Peu de temps après, catastrophe : en sortant du cinéma je pleurais tellement que j’avais toujours hâte d’enlever ces drôles de lentilles. Donc un jour, je n’ai jamais su comment, j’ai réussi à les enlever, peut-être sur le trottoir ou dans un endroit venteux et j’ai perdu au moins une lentille et bientôt deux sans doute. Vu le prix excessif pour ma petite bourse et le fait que le duc n’était pas mon père, je suis resté un certain temps sans lentilles.

Le docteur C., très grand et très impressionnant, était en fait chirurgien et ophtalmologiste; j’ai su par la suite qu’il avait fait de nombreuses greffes de la cornée, tout d’abord dans le temps avec des yeux de lapins (!) et que le kératocône était bien sa spécialité. Moi qui avais rêvé quelquefois dans ma jeunesse d’aller au Canada ou en Australie, les années suivantes m’ayant appris beaucoup de choses, je me demande comment j’aurais fait là-bas pour vivre sans trop de problèmes insurmontables au cours de l’évolution de la maladie.

A présent, j’étais dans la salle d’attente avec de nombreux patients qui ne se parlaient pas. Au fond au-dessus de la cheminée trônait une superbe paire de défenses d’éléphant.

Maintenant je pense qu’on a tort de ne pas parler à ceux qui attendent chez le médecin car quand on a une maladie rare (un individu sur 10 000 officiellement, à cette époque, mais sûrement beaucoup plus) il y a peu de spécialistes et on est très isolé, personne ne vous dit comment il faut se débrouiller, par exemple, pour trouver un technicien capable et consciencieux (ça perd beaucoup de temps) qui pourrait adapter les lentilles aux yeux et non les yeux aux lentilles. De nombreux charlatans ou tout simplement des incapables font perdre du temps et de l’argent aux patients et les mènent au désespoir.

Pour l’instant ce médecin, après un examen dans le noir avec une toute petite lampe m’a confirmé le diagnostic déjà exprimé et m’a dit pour la première fois que l’évolution était plus ou moins lente mais qu’un jour il faudrait envisager la greffe. A 23 ans, je me suis dit avec l’optimisme de la jeunesse : cause toujours bonhomme, tu ne m’auras pas !

Les lentilles ont une courbure correspondant à la courbure générale de l’œil et une certaine puissance en dioptries car le kératocône s’exprime toujours par une mauvaise vision de loin qu’on appelle aussi myopie, conséquence inévitable, bien que dans ce cas la cause n’en soit pas la même que chez les myopes habituels. La courbure mesurée est un compromis entre plusieurs valeurs puisque la cornée est bossue. La lentille fabriquée est donc de toutes façons inadaptée. Comme souvent, ce sont les myopes ayant une bonne cornée qui ont les meilleures lentilles puisque leur œil est extérieurement régulier, mais en pratique ils pourraient comme avant mettre des lunettes avec un très bon résultat optique. Il est vrai aussi que comme l’image est plus grande qu’avec des lunettes ils y gagnent quelques fractions de dixième. Ceux qui sont dans mon cas, par contre, n’ont à leur disposition que des lentilles, mal adaptées, qui ne sont que des compromis, et il faut les changer de plus en plus souvent, pour modifier la courbure, à cause de l’évolution inéluctable de la maladie.

Cette maladie n’est officiellement pas héréditaire. C’est faux, comme la suite le démontrera et on en rend responsable un déficit en nourriture et en vitamines, pendant l’enfance. Je me souviens qu’au cours des années il est arrivé que le Dr C. me dise d’un air triomphant qu’on savait d’où venait le kératocône ; c’est l’excès de teneur en zinc dans le sang. J’ai donc fait faire une analyse, pas facile car personne n’en fait et pour cette raison la Sécu ne rembourse rien, ce qui est ridicule car ça ne saurait la ruiner.

Toujours est-il que la teneur en zinc était inférieure à la normale! Pas démonté pour autant le bon docteur : « Il faudra surveiller ». C’est la seule tentative dont j’ai eu connaissance pour éclaircir l’origine de la maladie mais on a du faire des progrès depuis et je ne les suis pas. De même qu’une bonne vue est héréditaire il apparaît qu’une mauvaise vue de ce type a aussi des composantes héréditaires.

Toute ma vie, professionnelle ou non, a été empoisonnée par cette maladie : je ne la souhaiterais pas à mon pire ennemi.

Je quittai donc la dangereuse Mme K. à la suite de la perte de mes chères lentilles, ce qui m’a évité des ulcérations plus ou moins définitives de la cornée bien qu’à 20/30 ans on soit plus résistant. Le bon docteur C. se contentait de m’examiner et de surveiller l’évolution (lente mais certaine) du mal. Ce n’est pas son affaire de fabriquer et d’adapter des lentilles et il a raison car il s’agit de pure technique, appliquée à des gens qui souffrent.

Aucune ordonnance (prescription de données) ne peut être respectée strictement car il faut des essais patients et répétés pour arriver à un compromis de courbure et de puissance. Je passe donc des lentilles et lunettes Leroy (Mme K.) aux Frères Lissac où je rencontre M.B., adaptateur très consciencieux et très honnête, au cours des années 60.

A cette époque j’avais encore une vision assez bonne, peut-être 7 et 6 dixièmes, avec lentilles. M.B. m’a fait des lentilles pendant de nombreuses années mais il était dans une structure rigide et très dépendant. Vers la fin des années 60, sans doute sur les conseils du docteur C., je suis allé chez un indépendant M.BA.

Malheureusement, il reçoit beaucoup de monde et je suis obligé de prendre une demi-journée de congé à chaque fois du fait que je travaille à Bagneux. D’autre part sa technique a des limites qui ne conviennent plus à l’évolution de la maladie.

Vers l’année 70 je suis donc mûr pour tomber entre les mains d’un charlatan d’autant plus que j’habite la Seine-et-Marne et qu’il me faut tous les jours avaler mes 2 heures et demie de transport en commun, dans les pires conditions, avec par deux fois un trajet de 17 kms jusqu’au RER. Je citerai : les lumières des autres voitures qui viennent en face à une vitesse excessive, la nuit, le brouillard et la pluie, généralement une lentille seulement dans l’œil gauche, parce que l’autre lentille n’est pas adaptée à un œil droit de plus en plus rebelle et souvent douloureux; toutes conditions qui rendent la vie horrible. Pas moyen de s’arrêter faute d’argent et il faut payer la maison et faire vivre six personnes avec une seule paie.

Je ne sais plus comment je rencontre le Dr F., qui non seulement donne ses consultations habituelles, mais “adapte” les lentilles, ce qui théoriquement est idéal. En fait, il me “fait” de toutes petites lentilles que je ne tolère qu’au bout d’une heure de “chauffage” et pour peu d’heures. Comme il m’est impossible de travailler sans lentilles il est facile de deviner ce que je déguste.

A ce moment (40 ans) je suis incapable de lire sans lentilles non pas à cause d’une éventuelle presbytie ( vue faible de près du “vieillard” = presbyte, en grec, qui a besoin de dioptries positives, pour grossir les images), mais à cause de la vue générale. D’ailleurs, ma terreur pendant cette période lorsque je conduis le matin et le soir entre le RER et mon domicile c’est d’être accroché par une autre voiture et d’être obligé de faire un constat dans les pires conditions de lumière et de lisibilité.

Les lentilles du Dr F. n’étant pas satisfaisantes j’y retourne : rendez-vous, re-consultations, attentes de plusieurs quarts d’heure ou demi-heures dans son bureau, pendant lesquels il est supposé modifier la lentille. Après coup, je pense qu’il était simplement parti fumer un cigare ou s’occuper de sa régulière car aucun changement notable n’était perceptible dans les morceaux de plastique. Ceci a duré un temps bien trop long.

Heureusement cet imbécile malfaisant a eu l’idée géniale de ne plus vouloir être conventionné, ce qui m’a sauvé: je suis parti en courant car je n’avais pas les moyens de me dispenser de la Sécu. Celle-ci depuis peu s’était compromise dans le remboursement partiel des lentilles. Dans toute mon existence j’ai payé de mes deniers pour ces morceaux de plastique davantage que le prix de deux voitures neuves que je ne me suis jamais offertes.

Quand on est dans la situation où il faut porter des lentilles dures et pas de lunettes parce que celles-ci sont inefficaces, personne ne vous comprend. On me dit : pourquoi ne pas porter de lunettes si les lentilles te font mal? Est-ce pour la coquetterie? Je me souviens avoir expliqué pendant un bon moment pourquoi et comment à quelqu’un de mon entourage et à la fin j’ai entendu : mais tu es sûr que tu ne serais pas mieux avec des lunettes ? A se flinguer !

Dans ces années-là le porteur de lentilles était soi-disant guidé par des motifs esthétiques alors que la lentille en principe fait bien mieux voir, surtout les myopes. Les matériaux ont changé : on a essayé d’autres plastiques, plus perméables à l’oxygène et donc plus mous, sans compter les lentilles molles dont la période d’adaptation est très faible, mais rien pour le kératocône car si la matière n’est pas dure elle se conforme aux irrégularités de la cornée. Il en résulte un rendement nul et aucune correction.

C’est la lentille de forme géométrique régulière qui fait office de cornée de bonne qualité, l’intervalle entre la cornée et la prothèse étant rempli par des larmes (de bonne qualité, sans composants troubles ?).

Si la lentille n’est pas adaptée à la situation l’œil est trop sec et ne produit pas de bonnes larmes. Pire que cela l’œil produit une sorte de liquide » bouseux » blanc qui s’intercale entre lui et la lentille et rend fou. En effet, un nettoyage de la lentille est immédiatement annulé par de nouvelles couches parasites, à production incessante.

Le bon docteur suggère de mettre un collyre mais il faut alors retirer la lentille, ce qui enlève le collyre une fois qu’elle est remise en place. Sinon, c’est la lentille qui tombe quand on met le collyre ! Comment d’ailleurs un médecin pourrait-il savoir ce que ressent le patient ? Des autres, n’en parlons même pas!

Le Dr F. m’avait laissé dans une impasse; dire que j’étais désespéré de ne trouver aucune aide est une expression faible. Ne pas savoir quoi faire : le Dr C., super-compétent et honnête, ne fait pas de lentilles que je sache et je souffre beaucoup de l’isolement thérapeutique sans pouvoir espérer la moindre solution. D’ailleurs, si je vois un autre médecin je n’ai pas les moyens d’en voir deux dans la même période. Et lequel trouver ?

A une exception près : je me souviens avoir demandé un rendez-vous à un professeur de l’Académie de Médecine. Rendez-vous précis n’en doutez pas; un beau petit salon dans le 7ème, une petite vieille élégante (cousine pauvre ?) pour vous accueillir. Cet éminent (?) spécialiste après une demi-heure d’examen m’a déclaré qu’il ne pouvait rien pour moi et que je n’avais qu’à continuer de porter mes lentilles. Il m’a demandé poliment pourquoi j’étais venu le voir et j’ai répondu stupidement que son nom me plaisait ! Avec tous les noms étrangers que j’avais trouvés dans le bottin c’était l’un des seuls noms français, ce qui n’est pas, bien sûr, une vertu, je le souligne. Il m’a répondu dans le même style qu’il était très honoré mais n’a pas oublié de me demander une somme astronomique.

Une autre ophtalmo, trop vieux pour n’être que nocif, m’a fait des lunettes super chères que je n’ai portées qu’une demi heure tellement le rendement était nul et de peur de tomber dans la rue.

On se suicide lorsqu’on ne voit aucune solution. Le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu et d’avoir des obligations envers une famille ne joue pas grand rôle lorsqu’on souffre sans espoir et que personne ne répond.

C’est à ce moment que, par hasard, ou certainement par chance, je suis tombé, dans la même rue où je travaillais, sur une pharmacie où Jean-Luc D. modifiait et adaptait des lentilles, au premier étage. Tout de suite il m’a proposé des lentilles de taille normale, grandes (11 mm), avec des dégagements très étudiés dont il a le secret, ce qui m’a littéralement sauvé la vie. Ce jeune (25 ans à l’époque) optométriste est très compétent, d’une patience incroyable et sans aucun appétit pour l’argent. Inutile de dire qu’il y a du monde chez lui maintenant qu’il est à son compte, près de Sévres-Babylone.

Par la suite, le Dr C. s’est associé à un laboratoire d'adaptation de lentilles; j’ai besoin du Dr C. au moins pour la prise en charge des lentilles, je suis donc allé me faire un plat de lentilles supplémentaires (et inutiles) dans le 16ème, ce qui veut dire : consultation, modification, re-consultation, re-modification, le tout avec des rendez-vous multiples, un système beaucoup trop lent et peu efficace, que le Dr C. a d’ailleurs bientôt abandonné.

Je suis donc retourné exclusivement chez Jean-Luc. Il y avait un problème entre le Dr C. et Jean-Luc, je crois qu’il s’agit d’une expertise devant un tribunal qui n’a pas tourné à l’avantage du plus vieux. Le Dr C. m’interdisait de faire faire des lentilles chez Jean-Luc. Chacun respectait l’autre pour sa compétence et moi je les respecte tous les deux car je connais leur valeur et j’en ai eu besoin. Bien sûr, je n’ai pas cessé d’aller chez Jean-Luc, puisque c’est le meilleur, mais en cachette du bon Dr C.

En 1987 j’étais au bout du rouleau : changer de lentilles tous les 2 mois sans grand résultat (à peu près 5 ou 6 dixièmes du meilleur oeil avec lentille) ce n’est pas une vie. Les ulcérations de la cornée à répétition, un seul œil, mauvais, au lieu de deux yeux branlants ; inadaptation de plus en plus sévère aux lentilles. La cornée était trop conique et la paroi beaucoup trop mince. Elle risquait de se percer ; la greffe devenait nécessaire.

Pourquoi ne pas l’avoir demandée avant ? Tout simplement parce que ce n’est pas réalisable à la demande et qu’on ne le fait qu’à la dernière minute pour éviter la cécité partielle. Quand on vous enlève le centre de la cornée si ça ne réussit pas vous êtes aveugle. On peut recommencer une fois mais la surface greffée devient plus petite. Je devrais parler de “non voyant” pour être dans le vent. En effet, dire “aveugle” c’est traumatisant parce que trop court, donc trop brutal. Dans toutes langues ce qui est poli est long, ce qui est court n’est pas poli. Voir ce genre de cérémonie dans la langue japonaise.

Le Dr C. ne m’a jamais demandé expressément si je voulais la greffe, une sorte de code sans doute. Quand on est jeune on pense que ça n’arrivera jamais : c’est bon pour les autres. Je me souviens qu’il y a des années dans sa salle d’attente à défenses d’éléphant, une jeune patiente, sœur d’un ophtalmo, m’avait déclaré qu’elle voulait être greffée tout de suite pour éliminer le kératocône. Comme elle avait encore la possibilité de porter des lunettes je doute qu’il lui ait fait une greffe.

Je me souviens aussi d’un plombier qui avait subi une percée de la cornée car celle-ci est de façon normale de moins en moins épaisse au centre, à mesure que se développe le cône, et qui était resté l’œil “cousu” en attendant la greffe. Il me disait que de toute façon il y avait toujours une évolution ultérieure malgré la greffe. Dans sa situation il ne travaillait la plupart du temps qu’avec un oeil : gare aux fuites ! Un autre avait des verres scléraux de contact qui englobaient tout l’œil et qui sont utilisés aussi pour des super myopes : plutôt crever aveugle ! Bien que...

La greffe ? Il faut des greffons, c’est-à-dire, des personnes décédées qui “donnent” (laissent) leurs yeux. Un long week-end de Pâques ou de Pentecôte, ce sont des accidents de la route ; de bonnes greffes, disent certains cyniques. La mort, c’est aussi la vie!

On m’a envoyé à Tremblay-les-Gonesse où opérait le Dr C. Magnifique endroit avec un parc immense ! Dans un service d’ophtalmologie il y a toujours une bonne ambiance parce que les patients ne sont pas vraiment malades; ils sont handicapés et il est rare qu’ils sortent après l’opération dans un état pire qu’avant. Les vieilles cataractes vont mieux si les patients ne baissent pas la tête tout de suite après l’opération, ce qui est très dangereux, parait-il. Curieusement, on ne prévient guère les patients à ce sujet. Et les autres sont réparés tant bien que mal; l’angoisse n’est donc pas la même que dans les autres services où on prélève des morceaux de viande pour éviter le pire.

On commence la greffe avec un seul œil, le plus mauvais, pour éviter les risques si ça rate et on fait l’autre œil dans les six mois. Je ne voyais vraiment plus grand’ chose : les lentilles étaient restées dans le tiroir et ne pourraient plus être utilisées après, du moins dans leur forme actuelle. La greffe n’est cependant jamais parfaite : il reste toujours de l’astigmatisme irrégulier et on est appelé à porter à nouveau des lentilles ou parfois des lunettes, si on a de la chance, mais avec un bien meilleur résultat et en principe il y a alors une certaine stabilité dans la vision.

Une parenthèse sur la greffe : à cette époque j’ai attendu deux ou trois semaines. Un autre système nécessitait deux ans (Quinze-Vingts, par exemple). Actuellement, un ministre ( K.) a si bien travaillé sur les greffes et si bien organisé le système qu’il faut deux ou trois ans pour être greffé, même de la cornée, ce qui est épouvantable. En fait, cette greffe est simple car elle ne présuppose pas des problèmes d’incompatibilité comme dans le cas des « moteurs » (cœur, foie, etc.). D’après le docteur C. cependant les greffes de cornée doivent se faire entre individus de même couleur de race. Sinon, un rejet est très possible. Un médecin me disait qu’il avait quelques individus de race noire qui avaient rejeté mais qu’il avait du mal à les regreffer dans leur couleur parce que leurs « cousins » allaient à pied ou en vélo ! C’est certainement une question de peau : il est logique que des individus de races différentes qui sont séparés par des (dizaines, centaines) de milliers de générations soient plus incompatibles entre eux que ceux de même origine raciale : en Europe, notamment, chaque individu est séparé de son voisin par un maximum de cent (ou mille) générations.

La greffe devrait donc être plus directe. D’après ce que j’ai entendu il faut que le jeune de 20 ans qui part dans sa voiture pour faire des bêtises sur l’autoroute porte dans sa poche une lettre disant expressément qu’il « donne » ses organes en cas de décès. Sinon, rien ne se passera. Qui le fera ? Sûrement très peu de gens. Le résultat, c’est que le chirurgien va maintenant chercher des greffons à l’étranger, alors qu’il y a autant d’accidents de la route et d’ailleurs qu’auparavant. Certains veulent être brûlés mais n’accepteraient pas de laisser leurs organes alors que chacun sait qu’ils seront de toutes façons détruits.

Ce que ne réalisent pas les gens qui ne sont pas concernés, c’est qu’il faut être « prêt » pendant toute l’attente (de plusieurs années ?). C’est vrai notamment pour les dents et la moindre infection. Pour un rien, le dentiste arrache toutes les dents pour prévenir les complications. Ce n’est peut-être pas indispensable mais il le fait. Le gros dentiste du Congo qui m’a vu à l’hôpital voulait m’édenter complètement à cause d’une dent un peu seule : heureusement que mon dentiste m’a donné un précieux certificat d’état sain.

La veille de l’opération l’infirmière insista brutalement pour que je prenne une douche comme si j’avais dormi tout sale dans la rue en tant que clochard et me jeta quelque chose que je pris pour une serviette de bain. Je m’en suis servi vaguement et, surprise pour l’infirmière, cet objet était en fait une espèce de camisole d’opération que j’étais incapable de distinguer d’autre chose. Son silence en dit long sur l’opinion qu’elle eut alors sur mon « acuité » visuelle.

Je suis allé vers la salle d’opération en chantant la Marseillaise car je voulais être débarrassé le plus vite possible de cette cornée malade. Je savais que le remplacement de ma cornée était irréversible et qu’en cas d’erreur le lendemain ne serait plus la veille. Au réveil on n’essaie pas de voir car on a un pansement.

Quelques jours après j’ai vu assez mal mais beaucoup mieux puisque la situation était de toute façon nettement pire auparavant. Quand les fils sont encore présents on voit en fait beaucoup mieux car le greffon est tendu. Pour plaisanter je disais au Dr C. qu’en regardant vers l’ouest je commençais à voir la statut de la Liberté.

Je ne sais plus combien de temps il faut pour que tous les fils soient retirés. Actuellement on les retire beaucoup plus tard pour éviter un relâchement du greffon et donc pour garder une meilleure acuité. Ma fille cadette qui a eu la chance d’hériter de cette horrible maladie (une sur quatre enfants !) a déjà subi une greffe sur un oeil (greffon « acheté » en Amérique, vu le temps perdu en France) à l’âge de 29 ans, ce qui prouve que l’évolution a été très rapide chez elle.

(Si on m’avait dit que c’était héréditaire je ne sais pas si j’aurais voulu des enfants mais on les fait jeune et on ne croit pas alors à tous ces ennuis éventuels).

Près d’un an après on ne lui avait pas encore retiré tous les fils et il est maintenant possible de traiter le greffon par le laser afin d’éliminer davantage d’astigmatisme. Ce fut fait par le même chirurgien qui est décédé depuis, jeune, à cause de ses reins.

Dans mon cas sur lequel je ne veux plus m’appesantir j’ai été greffé trois mois après de l’œil gauche, puisque la situation était assez bonne pour le premier oeil. Je n’ai pas voulu attendre six mois.

C’était aussi l’œil d’une femme, à l’état de coma dépassé, après un accident de la route, comme pour le premier œil.

Les lentilles que je porte actuellement me permettent de voir presque normalement. Elles réussissent même à s’user !

Je passe sur le fait qu’un œil regarde plus haut que l’autre mais à part cette anomalie supplémentaire, qui peut être « corrigée » par un prisme (bord plus épais dans le bas de la lentille, ou lunette superposée spéciale, avec verre de même sorte) tout va à peu près bien. Il y a la fragilité, la poussière et les ennuis inexpliqués.

Il y a aussi ce liquide blanc ou gris qui apparaît entre l’œil et la lentille lorsque la fatigue se fait sentir ou pour d’autres raisons. Mais il est rare de voir mieux quand on vieillit, comme dans mon cas, car c’est en général toujours pire, à mesure que passent les ans.

Le seul ennui vraiment qui me reste, à part l’œil trop sec d’un côté ou de l’autre, c’est la saleté fluide sur les lentilles (entre l’œil et la lentille, produite par la paupière) dont je viens de parler. Après une expérience de plusieurs années j’ai remarqué que sans doute une sorte de nourriture (mais laquelle ?) contribue à la production de ce fluide. Bien sûr se taper des nourritures grasses ne doit pas être bon et c’est plutôt logique.

Mais ce qui est incontestable c’est qu’on ne peut pas prendre n’importe quelle sorte de médicaments : les additifs tels que le calcium, le potassium, le magnésium ( ?). Coup de chance : une sorte de chlorure de potassium produit du liquide blanc au point d’avoir les paupières presque collées au réveil et une autre sorte, rien du tout. Or le potassium est quelquefois indispensable lorsqu’on prend des diurétiques. Le calcium, c’est la mort de l’œil à lentilles dures. Il faut essayer.

Un autre inconvénient c’est le fait qu’un œil soit plus haut que l’autre (strabisme en vertical = lignes doubles pour lire) mais avec le prisme sur une lentille ça va mieux, bien que la lentille ne puisse pas être indéfiniment plus épaisse en bas. Quand survient un œil trop sec, il me suffit de pleurer, par exemple en relisant mes mémoires !!! J’aurais tort de me plaindre...

7 Arrachement

Après six mois de re-latéralisation je me sentis assez sûr de moi pour aller voir mon chef de service de l’usine et lui demander une augmentation.

J’avais réussi à entrer dans une activité moins chimique ; on s’occupait d’appareils électriques, sans bien sûr rien connaître à l’électricité.

Mon chef, très surpris qu’on ose lui demander cette chose outrancière me répondit par l’argumentation habituelle, à savoir que la conjoncture étant très mauvaise, on NE POUVAIT m’augmenter, d’autant plus que s’il m’augmentait les autres le sauraient et il serait obligé d’en faire autant pour eux. Comme j’insistais que je ne pouvais pas rester sans ambition toute ma vie, et pour se débarrasser de moi, il me dit qu’il lui fallait des électroniciens. C’était normal, étant donné tous les appareils compliqués qui entraient de plus en plus en service. C’était cependant bien loin des ordinateurs actuels et futurs.

Il ne risquait rien car j’étais obligé de travailler pour vivre au jour le jour et de toutes façons il n’y avait aucune école technique du soir ou du jour.

Par une annonce sans doute j’ai trouvé une école par correspondance pour obtenir un diplôme de sous-ingénieur ou ingénieur électronicien, qui faisait faire quelques circuits et un poste radio, et qui ensuite PLAçAIT (ou aidait à placer, nuance) les élèves en fin de cours. On ne peut savoir le respect que peut avoir un ouvrier ou fils d’ouvrier pour le mot « ingénieur ». C’est pourquoi, m’en sentant indigne j’ai pris le cours de sous-ingénieur. J’aurais évidemment aussi bien réussi le cours d’ingénieur : c’était plus cher et un peu plus long.

Tout était encore basé sur les lampes radio, les transistors ne venant qu’à la fin du cours. J’ai soudé et vissé pour monter mon poste radio. Je n’ai jamais réussi à enlever les « accrochages » totalement, mais il fonctionnait.

Après environ un an je suis retourné voir mon chef de service qui a été très surpris de me voir suivre son conseil. Malheureusement, la conjoncture … il n’y avait pas de place pour un électronicien (il n’a pas dit : par correspondance).

Il ne me restait plus qu’une chose à faire : partir, mais où ? : à Paris ?

Pour un Savoyard, aller travailler à Paris, c’est normal mais pour un habitant de la Lorraine qui reçoit tous les immigrés ce n’est pas habituel du tout. A l’école on nous disait bien que sous nos pieds il y en avait encore pour 50 ans de minerai de fer, mais on ne pensait pas encore à la Mauritanie et à la mondialisation.

Par une annonce aussi j’ai vu qu’on proposait un stage de câbleur avec, à la fin, obtention du fameux CAP dans une usine de la THOMSON-HOUSTON, près de Paris. Ce nom glorieux et anglophone était celui d’une entreprise purement française qui travaillait beaucoup pour l’Etat.

J’ai donc postulé afin d’avoir un emploi et de voir venir les événements. Comme j’ai le sens de la mesure je n’aurais jamais osé parler de mon diplôme de sous-ingénieur par correspondance. Je l’avais eu au fait en allant à Paris deux semaines dans cette école. Le « placement » consistait à donner des tuyaux pour faire son curriculum vitae. Je me revois allant dans un antre de vieux bouquins pour faire reproduire ledit curriculum que je n’ai jamais utilisé.

De retour à Joeuf j’attendais et j’attendais une réponse. J’ai donc téléphoné au Bureau d’Embauchage qui difficilement et avec réticence m’a dit que j’étais accepté comme stagiaire câbleur, et sur cette simple information j’ai démissionné. Ce n’était évidemment pas prudent quand on n’a pas un rond.

Ma mère m’a encouragé en me disant que je ne ferais jamais rien dans cette région. Elle m’a dit qu’ils ne riraient plus aussi souvent, qu’ils ne m’entendraient plus imiter les voix et les chanteurs, mais que c’était la vie. Il est fort probable que j’aurais pu faire une carrière dans ce domaine « artistique » si le lieu, l’ambiance, ma vue déficiente et les possibilités familiales avaient été autres.

La vie d’ouvrier était telle que quand j’ai demandé à avoir un peu d’argent après six ans de paie versée intégralement à mes parents, sauf quelques billets « d’argent de poche », on m’a répondu qu’il ne restait plus grand’chose, ce qui montre combien mon père gagnait peu.

J’ai obtenu de ma mère une faible somme me permettant de me débrouiller pour un mois

.

Je suis donc parti avec les souhaits de ma petite et chère famille vers l’âge de 23 ans et je me suis présenté à cette fameuse société mentionnée. J’ai toujours pensé par la suite qu’ils m’ont dit de venir pour ce stage de formation de câbleur sans beaucoup de conviction et qu’ils ont été surpris que je vienne de si loin pour cette situation minable.

Toujours est-il que je me suis accroché, ayant brûlé tous mes vaisseaux. Je me souviens que l’atelier était à Gennevilliers et donc j’ai décroché une chambre d’hôtel pour quelques nuits. On se servait de mon lit pendant que j’étais au travail, c’était bien sûr un pucier horrible et heureusement l’usine nous a envoyés à Bagneux, au sud de Paris. Parmi mes camarades de stage il y en avait un avec qui j’ai sympathisé plus qu’avec d’autres et grâce à sa mère qui faisait la bonne chez une dame à Paris j’ai pu avoir une chambre dans le 17ème. Je devais y rester 9 ans : 9 m2, WC sur le balcon courant au dehors et desservant plusieurs chambres de bonne. C’était très difficile, même avec de l’argent, ce qui n’était pas le cas, de trouver quoi que ce soit d’autre à cette époque.

Malgré mon peu de fantaisies de dépenses il fallait que j’attende la paie pour pouvoir payer le loyer à la dernière minute. Assez bizarrement, la propriétaire enviait sa bonne parce qu’elle « recevait une paie », comme si cette dernière venait travailler pour le plaisir ! Mystère de la bourgeoisie ! C’était mon premier contact avec le 17 et le 16èmes.

Ce stage de câbleur, pour un soi-disant sous-ingénieur en électronique par correspondance, était pour moi difficile mais je n’avais pas le choix. Ce qui me handicapait le plus c’était bien sûr ma vue ; en effet, comment faire droits des fils rigides et surtout rapidement. Mes compositions étaient à la limite et je m’attendais tout le temps à être éjecté. Heureusement, j’étais le champion dans les réalisations de fils souples : les « peignes » car ce qui comptait c’était la rapidité et la précision et non la présentation. Bon gré mal gré ils m’ont accordé le fameux CAP et j’ai pu m’accrocher dans ce système.

L’année d’après je me suis débrouillé pour me faire transférer dans un service technique comme agent technique n°1, de recherche. Un pas énorme était franchi : aller de l’état stupide à l’état de légère réflexion.

On travaillait surtout pour l’armée en essayant de faire des appareils résistant à des conditions rudes. Je n’ai jamais vu une recherche aboutir : des tas d’argent ont été dépensés, mais on changeait tout le temps d’objet. Dans cette boite sympathique au demeurant ( rien à voir avec de Wendel et la province) je suis resté 6 ans, comme à l’usine métallurgique.

Quand on n’a pas de diplôme il faut changer de place pour « monter ». Une occasion s’est présentée d’aller en Angleterre pour un an, comme agent technique principal (= sous-ingénieur !), pour y étudier les ordinateurs et revenir en France pour effectuer la maintenance de ces monstres.

L’ancêtre de celui sur lequel je tape en ce moment réclamait une pièce entière, avec des milliers de lampes (pas de transistors), un bruit adéquat pour le refroidissement et des trépidations. Pour aller en Angleterre j’aurais fait n’importe quoi (par exemple, payer la chambre pendant mon absence, ce que j’ai fait) mais quand j’ai vu le bébé j’ai tout de suite pensé qu’il fallait que je me délivre de ce contrat d’un an qui devait être suivi de quelques années de maintenance chez le client.

Le séjour en Angleterre m’a plu car j’aime l’inattendu et contrairement à beaucoup de snobs j’adore tout ce qui est anglais : d’abord la langue et les gens ; en effet, rien ne pourra me faire oublier Churchill (moitié Américain) et la conduite des Anglais pendant la guerre. Ce parti pris me prive d’objectivité mais ça ne fait rien. La cuisine anglaise était délicieuse la première semaine car nous sommes allés dans un château pour faire connaissance avec la compagnie ICT (International Computers and Tabulators). Ensuite, nous sommes allés en banlieue lointaine à une soixante de kilomètres de Londres à Hitchin et Stevenage (Hertfordshire).

Le logement était prévu chez une particulière et son père de 99 ans et la bouffe détestable. Je me souviens de mon collègue Vietnamien qui est arrivé chez une femme assez jeune mais encore plus, disons, désintéressée par la cuisine que ma landlady : le premier soir il a trouvé 3 petits pâtés secs. Comme ceux de sa race aiment bien ce qui est savoureux le choc fut très rude. Mais il avait faim, donc il a mangé 2 pâtés. Voyant qu’elle avait offert beaucoup trop, le second jour elle lui mis 2 pâtés : il en pris un mais n’attendit pas le troisième jour pour déguerpir et appeler, et faire venir, sa femme asiatique habituelle.

Pour moi, j’ai apprécié les fish and chips plus que je ne le méritais. Quant au petit déjeuner, obligatoirement avec œufs et bacon, ça va bien au début mais cette routine finit par boucher complètement l’individu.

Lorsqu’il y a plusieurs recettes pour cuire un œuf ou autre chose une vieille Anglaise choisit immanquablement la recette la plus rapide, afin de pouvoir jouer au whist avec ses copines. A l’usine il y avait une cantine : chacun sait qu’une cantine en France ce n’est pas le top. A cette époque, en France, on faisait des concours de frites pour savoir qui en mangerait le plus. Mais une cantine en Angleterre, pour des Français, c’est vraiment indescriptible. L’image qui me revient c’est cet Anglais boutonneux de 35 ans qui se versait une bonne rasade de sauce noire d’un grand broc de presque deux litres !.

Finalement, après deux jours, et presque jusqu’à la fin je me rabattais à « lunch time » sur du saucisson danois et du saumon fumé scandinave qui était peu cher et très bon.

Le travail était simplement de comprendre la structure et le fonctionnement des ordinateurs de l’époque. Nous en avions pour un an. C’est à cette époque que j’ai pu un peu économiser car nous étions payés en France et ils devaient nous entretenir sur place gratuitement.

Nous sommes revenus en week-end trois ou quatre fois en avion à hélice.

Au bout d’un an l’un est allé à Lille, l’autre à Strasbourg et le troisième dans le Midi. J’ai réussi à me réserver Paris, tout à côté de mon domicile, mes 9 m2.

L’énorme machine à lampes, à ventilateur de refroidissement dégageait une chaleur torride et comme elle était située au troisième étage, là où se trouvait la compagnie d’assurance qui la louait, les vibrations et le bruit faisaient tomber les lampes des plafonds des autres étages et provoquaient des protestations de grande envergure.

Quand elle était en panne quel soulagement pour le peuple et moi, le responsable de sa bonne marche j’aurais donné beaucoup pour que le silence dure mais il fallait dépanner : mesurer, remplacer, souder… Les transistors et leur miniaturisation venaient de naître mais n’étaient pas encore sevrés.

Au bout de très peu de temps je me suis mis à réfléchir sur la façon d’échapper à cette galère. Fils du XVIème arrondissement de Paris, je n’aurais certes pas fait ce voyage d’un an dans ces conditions mais aurais profité de l’argent de papa pour réaliser un voyage d’étude. Le contrat, outrancier, que nous avions signé disait qu’en cas de départ nous devions payer tout ce qu’ils nous avaient donné comme salaire pendant un an : inutile de dire que c’était impossible.

Le bruit m’obsédait, les vibrations me fatiguaient terriblement et le sommeil me fuyait jusque tard dans la nuit.

Un travail proche du domicile ne permet pas de faire une coupure : le temps gagné à ne pas faire deux heures de transport comme font les Parisiens en général permet de penser à autre chose et de relativiser. J’ai détesté cette proximité.

Il n’y avait pas quatre chemins pour rompre ce contrat : je devais trouver un spécialiste (psychiatre ou autre) qui me déclarerait inapte au bruit et aux vibrations. Le fait d’avoir des lentilles de kératocône me rendait en fait très sensible aux vibrations et à la chaleur. Je trouvais donc une psy d’âge très avancé qui m’écouta de façon contradictoire mais finit par me donner un certificat d’inaptitude : il suffisait de lui faire croire qu’au point de vue sexuel j’étais super-en-retard ou nul. N’ayant jamais été de sa vie dans des ambiances d’usines elle n’aurait jamais pu imaginer ce qu’est cette situation bruyante et torride.

J’ai donc donné ma démission en produisant ce certificat mais ils ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont voulu que je rembourse. Heureusement pour moi ils avaient été tellement pressés de nous envoyer en Angleterre qu’ils avaient négligé de nous faire passer la visite médicale d’embauche. Ils ne pouvaient donc pas dire que j’étais APTE à ce boulot à l’origine.

Soulagé et libre pour la première fois de ma vie j’ai mis quelque temps à me remettre en question et à décider de ce que je devais faire car j’avais un peu de liquide pour survivre quelques mois.

S’en est suivie une période d’au moins six mois pendant laquelle je me suis dit que je devais m’en sortir grâce aux langues. Comme j’avais un peu d’argent je suis allé dans une école pour adultes à Heidelberg en Allemagne (le Goethe Institut, je crois) afin de récupérer ce que j’avais voulu oublier de la langue allemande et m’améliorer de ce point de vue.

Comme je l’ai dit on ne peut apprendre une langue sans au moins tolérer ceux qui la parlent. Le temps avait passé : j’étais un peu moins rancunier à leur égard.

L’après-midi ou le soir j’étais vaguement serveur dans une cave obscure enfumée. Avec mes yeux trop sensibles parce que pourris et mes lentilles inadaptées j’avais beaucoup de mal à me repérer. De plus, les clients, des jeunes, parlaient une sorte de patois pour décontenancer l’étranger.

Je me souviens que dans ce pays considéré comme très propre (au moins de réputation à l’étranger) on lavait tous les verres, de façon répétitive, dans le même seau rempli de la première eau, sans eau courante. Ceci était valable pour cette cave, bien sûr. C’était l’époque.

J’ai aussi travaillé pendant ces six mois pour l’armée Américaine en bricolant des appareils mais ils ne parlaient qu’américain et à 80% n’utilisaient que les mots « fuck » et « fucking ».

A mon retour presque sans argent et sans beaucoup plus d’allemand, il fallait bientôt retravailler car les réserves étaient minces. Je passe sur une courte période pendant laquelle j’ai payé pour « des cours de conversation courante de russe par des profs agréés russes » dans une sorte de château où j’étais le seul élève et le prof, un étudiant en russe, français, qui en savait moins que moi. Je me suis sauvé illico et il m’a fallu près d’un an pour arriver à me faire rembourser, mais je n’ai pas lâché.

Le bilan n’était pas terrible mais j’avais eu le temps de me changer les idées.

En consultant les petites annonces j’ai trouvé dans la banlieue sud proche un travail de technico-commercial. Il s’agissait de vendre des appareils à l’étranger, un travail d’exportation à un niveau élevé. Ils étaient probablement tous ingénieurs diplômés et je me sentais plus qu’affaibli et complexé dans ma position de sous-ingénieur diplômé par correspondance.

Comme, paraît-il, j’avais un drôle de regard à cause de mes lentilles, qui rappelons-le avaient, en ces temps anciens, pour but de modeler les yeux plutôt que s’y adapter, on me conseilla vivement de mettre une paire de lunettes (donc un genre de perruque) pour avoir l’air commercial. Ca commençait bien.

Ils ont attendu le dernier jour de l’essai de 3 mois pour me virer en déclarant que je n’étais bon qu’à traduire.

Peu après, fort de ma capacité de technico-commercial, j’entrai dans « une belle salle » pleine à raz bord de personnel et de bruit de téléphone où mon rôle consistait surtout à faire prendre patience à des gens qui attendaient en vain un switch ou autre petit composant en provenance d’Amérique. Comme j’étais plutôt de leur avis que c’était un peu long, je ne tardai pas à dégager.

Enfin, j’ai lu une annonce pour aller dans un Cabinet de Brevets, type d’activité que je ne connaissais pas du tout. Comme je ne suis pas le seul dans ce cas, sachez qu’on n’y invente rien, mais que, comme chez un notaire, on s’occupe des questions juridiques d’enregistrement des descriptions, mais aussi et surtout de l’accueil des inventeurs et donc de l’aide à la description de l’invention et des questions techniques qui s’y rattachent. Les langues écrites sont indispensables et sans l’anglais parlé on n’est rien.

J’ai été reçu par un petit vieux ayant deux fils dans le business qui a été intéressé et qui m’a nommé aussi sec « ingénieur » (dit : « maison ») Le fils gros m’acceptait à peu près, mais le maigre, très hypocrite, pensait que le père diminuait ses bénéfices en m’embauchant.

La mère, en tant que « chef » du personnel passait son temps à virer et changer les secrétaires, et en accord avec ses deux fils, voulait pousser pépé dans les orties comme gâteux. Je puis affirmer qu’il ne l’était pas.

Dans ce cabinet de 25 personnes, je traduisais et correspondais avec l’étranger pour la procédure. C’était vraiment ce qu’il me fallait ; il y avait les langues et la technique. J’ai toujours regretté de ne pas avoir commencé plus tôt dans ce domaine. La traduction vers le français, en général depuis l’allemand et surtout l’anglais, a pour but de déposer un texte français à l’Institut des Brevets français. En effet, l’inventeur par convention internationale a un an pour se décider à partir de la date du premier dépôt à déposer à l’étranger en gardant la première date.

Ce petit vieux était pistonné par un officiel de l’Allemagne de l’Est, connu au cours de la guerre : il avait donc l’exclusivité des textes de ce pays. Le but du brevet c’est de combattre les contrefacteurs : il faut donc assister l’inventeur pour faire des procès. Un avocat reçoit les arguments techniques et y ajoute une sauce juridique : manque de mérite inventif, etc. Il faut avoir une certaine connaissance des lois mais ça s’apprend.

Mon petit vieux m’aimait bien mais sous la pression familiale, il me jeta dehors la veille de Noël… et me reprit quelques jours après. Du jamais vu. J’y restai quelques six mois mais me jurai de trouver un job dans cette branche : ça me plaisait.

Pour ne pas risquer de me retrouver dans une trinité père, fils et saint-esprit, je retins trois noms, les plus gros, dans la liste professionnelle du bottin et écrivis trois lettres de candidature. Ils me répondirent tous.

Le premier cabinet comportait un seul individu, plus secrétaires. Visite sans suite de ma part.

Le deuxième était effectivement le deuxième plus grand cabinet de Paris. C’était très structuré avec chef de service et le reste. Ils voulaient probablement un ingénieur diplômé et l’impression générale me déplut.

Le troisième cabinet était le premier pour le volume des affaires ; il était très versé vers l’étranger. J’y fus reçu par un grand vieux dont l’accueil fut inoubliable d’humanité. Il m’offrit à moi, pauvre minable, le double du salaire des précédents et donc j’y courus.

Ils me confièrent tout ce qui concerne la correspondance avec l’étranger (= l’Amérique) sous la direction d’un ancien Allemand, passé en Angleterre très jeune, en 1936 sous l’influence du traitement hitlérien, puis en Australie dans un camp pendant la guerre, au titre d’étranger encombrant, ensuite à Los Angeles pour ses études de chimiste et enfin en France, comme conjoint d’une Française. Je m’entendais très bien avec « Herr Doktor ».

Le fils et associé me dit bien au début ; « Nous allons prendre langue » mais je ne lui parlais presque jamais car je dépendais de l’autre associé. Ce dernier, né je crois à Ajaccio (signification : être couché) était, et probablement est encore, un génie dans les brevets et un travailleur infatigable (hypermétropie et hyperthyroïdie).

Il ne tarda pas à ne plus s’accorder avec ledit fils (entre temps le père, regretté, était mort) et fonda sa propre boite avec le plus vieil associé.

Je restai avec lui ; le reste de mon activité dans cette dernière boite est volumineux et varié mais n’a pas d’importance pour la suite de ce pensum.

Bien entendu, n’étant pas diplômé j’étais le moins payé, parmi mes collègues de même rang.

Quand je partis à la retraite, ayant eu 60 ans le jour de la guerre du Golfe, le patron me dit entre autres choses que j’aurais dû faire plus d’efforts en ce qui concerne les données juridiques. C’est bien une parole de patron. J’avais tellement de travail au début qu’il me fallait dicter en anglais à trois secrétaires et que des vacances de 15 jours consécutifs pendant lesquelles on me remplaçait pour les urgences nécessitaient trois ou quatre mois pour remettre à jour. Qu’aurais-je pu faire en plus ?

Du moins au Cabinet, parce qu’à la maison je traduisais énormément de textes techniques vers l’anglais, car c’est la seule langue de communication admise, au Japon et ailleurs. Même en Italie on écrit en anglais. Je leur avais fait un prix et j’étais payé à la centaine de mots, le tout tapé sur du papier corrigé par un effaceur et ensuite, Dieu merci, sur un ordinateur qui pouvait effacer et transposer les phrases, après enregistrement du texte sur magnétophone.

L’enregistrement du texte qu’on doit taper en tant que traducteur a pour avantage de ne rien oublier car si on tape au fur et à mesure on ne saisit pas la phrase en entier et on oublie quelque chose. D’autre part, le style n’étant pas le même dans toutes les langues (l’ordre des mots) il faut tout embrasser et saisir avant de se décider à traduire. Enfin, la frappe étant un cauchemar, cette étape était moins dure après ce stockage.

Je tapais donc ces textes avec le son du magnétophone dans l’oreille et, faute de place, une sarabande de mômes et d’adultes mobiles et bruyants autour de moi.

Les brevets ne doivent comporter aucune erreur de français et de substance : ce sont des livres, comme chez un éditeur. Nous avions donc des correcteurs. Malgré tout, les erreurs sont inévitables. Il n’y a pas d’assurance pour cela.

Ce travail étant assez fatigant pour un individu de type normal, on se doute que pour un individu gratifié d’un double kératocône, c’était destructeur, mis à part le fait que ce travail me convenait parfaitement. Sans les deux greffes de cornées, six ans avant la retraite, je n’aurais pu continuer à travailler.

Je reste persuadé que Mitterrand n’a pas été élu en 1981 grâce à une victoire écrasante de la gauche, comme on l’a prétendu, mais presque uniquement par de futurs vieux qui ne se sentaient pas capables d’aller jusqu’à 65 ans. Quand on a commencé à 17 ans dans des usines, on comprend parfaitement. L’écart de voix n’était pas grand, en effet (environ 3%) et l’influence des condamnés au travail constant (« forcé ») depuis leur plus jeune âge fut déterminant. Aucun homme politique et politologue n’en a jamais parlé.

Le Herr Doktor en a profité pour miraculeusement s’éclipser puisqu’il avait 10 ans de salariat, en plus d’une vie professionnelle de type libéral assez compliquée conditionnée par le racisme d’Hitler. Bien qu’il fût assez « économe » il m’a quand même payé une fois un café !

Si on peut terminer par de la haute politique, je dirai que le fait qu’en 2002 le premier tour ait été défavorable au Premier ministre et l’a éliminé (pour moins de 1%) n’a évidemment rien à voir avec la théorie de gauche ou de droite : c’est uniquement parce qu’un membre de son parti a fait 10% au premier tour. Certains doivent regretter de ne pas avoir débranché ce dernier pendant son coma.

Bien sûr, tout ceci est faux puisque n’est pas politologue officiel qui veut.

En complétant une dissertation donnée au bac récemment, on peut dire que la politique réclame non seulement des connaissances et de la technique (comme proposé), mais aussi et surtout de la chance. Ce n’est pas Chirac qui me contredira.

8 Histoire d’Arnaud

Nous avons l’avantage d’avoir eu quatre enfants : deux garçons et deux filles, venus dans le désordre.

Comme je ne suis que le commanditaire, je n’ai eu droit qu’au deuxième prénom que je vais utiliser pour raconter ce qui suit.

Isabelle, la fille aînée, voulait bien un petit frère mais vers l’âge de quatre ans elle a eu la surprise (nous aussi !) de voir arriver un couple de jumeaux hétérozygotes ; je pense que c’était un peu trop : elle a mis pas mal de temps à absorber la nouvelle. Il faut dire que rien n’est plus encombrant que des jumeaux quand on est toute seule, fille unique, au début. En tant qu’aînée elle a un grand sens du devoir et a fini par « en prendre son parti ».

Je crois que cette expression résume la situation de l’aîné en général. On voit bien que les heureux parents s’occupent intensément des suivants, qu’ils semblent vous négliger, ce qui est faux, mais au contraire ils sont tout heureux que tu te débrouilles et qu’on puisse compter sur toi. Comment peut-on oublier le premier ou la première qui a dit : papa ou maman et qui un jour a déclaré à trois ou quatre ans : « Va chercher « ton » Isabelle à l ‘école ; il y a beaucoup de garçons : Joao, Yacine… » Cette « possession » qu’on n’attendait pas, tu nous l’as donnée, sans limites.

Elle est enseignante, elle pourrait écrire, elle a du talent ; peut-être plus tard ; et elle est devenue une grande philosophe dans la vie.

Préférer l’un ou l’autre, c’est une illusion vue de l’extérieur, de la part de gens sans enfants, qui n’a pas lieu, en réalité, à moins de comportements vraiment anormaux. L’amour des parents se transforme, comme celui des enfants et s’adapte tant bien que mal aux situations.

Après les jumeaux est venue la surprise supplémentaire du petit dernier : un homme discret et sans problèmes.

Ce récit succinct est rempli de jumeaux parce qu’ils sont vraiment spéciaux pour des gens nés « normalement ». Comme ceux-ci ont été formés de deux œufs comme les autres frères et sœurs ils ont théoriquement en commun seulement d’être nés le même jour mais ce n’est pas tout. La caractéristique principale, dont la nouvelle religion (la TV) ne parle jamais puisqu’elle ne s’intéresse qu’aux jumeaux ressemblants : les monozygotes, et pas du tout aux autres, c’est qu’ils ne peuvent dans la vie rester seuls.

Les copains, les copines, le frère ou la sœur sont indispensables. De cela je suis sûr. Dans la prime enfance ils se relaient pour vous réveiller la nuit et pour les biberons, et réclament des soins sans interruption. Il est difficile de s’en sortir sans avoir de mémé. Ne parlons pas des triplés et plus.

La fille, Anne, théoriquement la moins vieille, puisque née la première, domine le garçon, Arnaud, jusque vers trois ans. Quand il a une tête de plus, c’est fini et elle est obligée de se rabattre sur le petit dernier. Par la suite, ce sont donc en apparence des frère et sœur normaux ordinaires.

Anne est née rapidement ; elle n’est jamais en retard aux rendez-vous. Arnaud n’est jamais pressé : il a fallu aller le chercher par des méthodes barbares, sinon il restait au chaud. Si vous avez rendez-vous avec lui vous avez intérêt à être patient : s’il est à l’heure il va faire un tour et revient … plus tard, mais en général il n’est pas à l’heure.

Anne est très attachée à la famille, aux amitiés. Personne n’est dévoué comme elle et personne ne pense autant aux anniversaires et aux cadeaux. Tenace et volontaire elle a, comme les autres, passé le permis et le bac sans faillir. Malheureusement, elle a hérité de cette horrible maladie des yeux qui vient de son père et a déjà été greffée d’une cornée.

Cette caractéristique génétique ne facilite pas sa vie, bien que des progrès de laser interviennent de plus en plus pour perfectionner la cornée importée. Les études, elle ne les a pas trop aimées, on sait maintenant pourquoi. Je suis le seul à pouvoir la comprendre de ce point de vue mais on en a peu parlé, et seulement pour des raisons techniques.

Les problèmes psychologiques interviennent aussi ; je me suis rendu compte, par exemple, que ce que je croyais être « le complexe du sans diplôme » était en fait chez moi lié à cette maladie. La méfiance et la réserve que je pouvais avoir par rapport aux collègues ont disparu après la double greffe.

Si on m’avait dit que cette maladie peut souvent se révéler héréditaire, donc qu’on peut la transmettre, aurais-je voulu prendre le risque d’avoir des enfants ? Les médecins m’ont dit que ce ne l’était pas, ce qui est faux, comme beaucoup de déclarations médicales. Heureusement, quand on est jeune on ne se rend pas compte mais je me suis toujours demandé ce que nous aurions fait s’il y avait eu menace de trisomie ou autre vacherie : je n’ai pas trouvé la réponse ; ça me dépasse. La vie nous a épargné cette horreur.

Je plains ceux qui n’ont pas de filles : elles se débrouillent très tôt dans la vie et vous font même des descendants avec ardeur. Les garçons, on les porte tard dans les études et il faut alors les soutenir financièrement. Les heures supplémentaires, je connais, merci.

Arnaud, l’autre hétérozygote, de l’affreux nom grec qui les désigne et qu’on a oublié, parce que maintenant ils sont séparés géographiquement et ne sont plus « que » frère et sœur, est très différent car il est blond aux yeux bleus, avec une légère myopie, sans grande importance dans la vie pratique. Il était si gentil et mignon que je l’appelais simplement : « mignon », ce qui est probablement très stupide.

On aurait pu dire que je le préférais mais on ne me l’a pas dit, alors que c’est une manie des entourages familiaux de trouver des préférences imaginaires. A l’école et selon ses dires, c’est lui qui courait le plus vite et c’est probablement vrai car il bénéficie d’un palpitant en bon état, hérité de ses ancêtres maternels immédiats, tous octo- et nonagénaires. De même il était très bon pour les études ( ?) mais je n’avais pas du tout le temps de le vérifier.

D’ailleurs, comme on ne m’a jamais aidé dans ces matières scolaires, j’estime qu’il faut se débrouiller seul. Sa mère avait un peu plus d’idées justes sur la question. Ce qui m’inquiétait chez lui à cette époque c’est seulement l’influence trop importante du garçon voisin, d’un an ou deux plus âgé, qui le dominait. Intuitivement, ça ne me plaisait pas du tout.

Venons-en au petit Paul, le dernier de ces quatre merveilles. Tranquille, de tempérament technique ; à trois ou quatre ans il voulait devenir mécanicien d’avion, pour la paie. Il m’a perdu des milliers de tournevis à cause du bricolage et sa préférence c’était le « tournevis à poil » car il avait compris définitivement que les vis en étoile sont bien plus pratiques.

De lui, rien à dire, tout marchait sans histoires, ses sœurs et son frère l’adoraient sans doute, d’après ce que je peux deviner de cette époque.

Je me suis évidemment demandé si l’un ou l’autre n’était pas gaucher dans les mêmes conditions que moi, c’est-à-dire sans que les parents s’en aperçoivent ou sans que la nature ne veuille le montrer ouvertement, ce qui d’après moi arrive très souvent. Ce n’était cependant pas un problème d’obsession pour moi car j’avais bien d’autres choses à faire et je ne me suis jamais senti prêt à réformer les autres ou à enseigner des théories. Pour Isabelle, pas de doute, elle a toujours cherché à agir et à écrire de la main gauche. Cette époque moderne lui a épargné quelques contraintes contraires à son tempérament. Seuls les ciseaux _ elle coud très bien et c’est une artiste (la seule avec une vue « normale ») _ l’obligent à prendre la main droite. C’est faux, il n’y aucune obligation de prendre la main droite et les « ciseaux pour gauchers » ne sont qu’un luxe ; même des ciseaux ordinaires peuvent se maîtriser de la main gauche, mais elle est enseignante… Un puriste comme moi maîtrise les ciseaux, mais c’est un outil orienté, avec une poignée non symétrique, je le reconnais

Pour les autres, les jumeaux, je n’en savais rien, et le petit dernier : aucun doute il est droitier. Trop pratique, trop têtu et trop technique pour ne pas être latéralisé parfaitement. Il est un peu plus myope que son frère, avec de l’astigmatisme.

Arnaud, entre dix et quinze ans, posait quelques problèmes, car malgré son optimisme les résultats à l’école n’étaient pas terribles : il nous racontait des histoires. Il avait des difficultés sans aucun doute, mais n’était pas bileux à ce sujet ; on parle toujours d’adolescence, que c’est un âge difficile pour les parents (banalité !) mais on ne peut s’en passer. D’après ce que je peux entrevoir à présent, il me semble qu’il écrivait assez mal ; l’orthographe, n’en parlons pas ; c’était un précurseur de l’orthographe obtenue par la frappe d’ordinateur : totalement inattendue.

Je me suis évidemment posé la question de la latéralité mais je n’osais pas en décider. Un « spécialiste » à qui on l’a fait voir en détail nous a dit qu’il était « normal », donc droitier ; les spécialistes se contentent de relire ce qu’ils ont appris et on n’est pas plus avancé car ils ne savent que ce qui est dans les livres. C’est un peu comme pour les maladies : les médecins sont toujours en retard de quelques trains sur le traitement et l’éventuelle guérison.

Je ne me sentais pas capable de parler, d’expliquer et de proposer des solutions basées sur mon expérience. Les rares fois où je m’étais permis de suggérer la probable existence d’une latéralité inversée à quelqu’un, c’est comme si j’avais craché en l’air ; en général, on m’a pris pour un zinzin obsédé. Je m’étais donc abstenu totalement depuis longtemps et au fond ce que font les autres les regarde, j’ai assez à faire avec mes problèmes proches.

De plus, je me remémore trop de choses personnelles que j’aime mieux oublier et je suis généralement incapable d’aborder le sujet en peu de mots. En effet, il faut avoir tout compris pour admettre cette transformation, après avoir décelé l’existence d’une situation particulière.

Cependant, au cours d’un bel été en Savoie, pendant la cueillette des mûres et des framboises dans un chemin creux verdoyant, je me suis quand même décidé à lui parler et à ma grande surprise et par une sorte de miracle (il avait 16 ans) il a cru que je pouvais avoir raison à son sujet et qu’il pouvait être gaucher. A cette époque je n’avais pas trouvé le test. Il a commencé des exercices y compris l’écriture. A cet âge tout est encore plus facile, on continue à grandir, donc il y a amplification sans activité trop consciente.

Apparemment il n’est pas revenu en arrière. A mon avis, pour être parfaitement à l’aise, après une re-latéralisation, il faut laisser passer autant de temps qu’on en a passé avec la première latéralité.

Bien sûr, il m’a souvent demandé de décrire et d’expliquer ce qui m’est survenu car il y avait beaucoup de problèmes qu’il n’arrivait pas à résoudre. Il n’y a rien à faire, il faudra que tu les résolves toi-même petit à petit et tu découvriras la voie à suivre, sans personne.

(D’ailleurs actuellement il fait 16 heures de travail par jour et il n’a jamais eu le temps de me lire.)

En effet, à cette époque il m’était impossible de commencer à écrire quoi que ce soit sur la latéralité, par manque de temps, par fatigue, par le trop-plein de travail et trop peu de confiance en soi, notamment à cause de la difficulté pour rédiger cette histoire, de type personnel, avec un minimum de talent littéraire.

Comme Paul, le cadet, je n’éprouve pas le moindre sentiment de valeur et d’intérêt pour ce que j’écris, en dehors des matières techniques. Je ne voulais pas inventer et je ne me sentais pas capable de créer « ex nihilo » avec suffisamment de mots, pour être publié, car j’ai aussi subi l’inconvénient d’avoir trop traduit la prose des autres et de montrer trop de fidélité à celle-ci.

Est-on capable, même avec une grande imagination, de « créer » à partir de rien alors qu’on a été le plus possible fidèle à une base écrite (surtout technique) qu’on a cherché toute sa vie à expliciter pour les autres ? Par ailleurs, à cette époque j’étais loin d’avoir compris, non pas tout, mais beaucoup, comme actuellement. J’avais même renoncé à comprendre pendant une certaine période.

Le problème principal avec la rédaction d’un livre, ce n’est pas d’en dire trop mais au contraire de faire suffisamment de pages, la peur du vide blanc. C’est mon côté technique : des faits, pas de fioritures. Le rapport qu’attend Arnaud tardera encore ou ne verra pas le jour…

Toujours est-il qu’Arnaud a été transformé complètement et probablement en bien. Comme il est plutôt extraverti nous avons eu l’idée de le diriger vers une école commerciale, l’Ecole Hôtelière, qu’il a réussi à accrocher et il en est sorti après bien des épisodes avec les diplômes nécessaires, obtenus en plusieurs écoles. En ce qui concerne la communication avec les filles, Arnaud n’a vraiment pas eu besoin de ramer, contrairement à certains autres.

Dans les pays anglophones (et non anglo-saxons : il y a longtemps que les Saxons n’ont plus rien à voir avec la présente population, et de même, Shakespeare avec sa langue) il y a beaucoup de gauchers dans le commerce : ce ne peut être un hasard et ce n’est sûrement pas à des fins d’exhibition. Ils ont un certain goût pour la communication.

Le problème suivant et plus sérieux avec Arnaud, c’est qu’il s’est mis à cette époque à détester son frère Paul, soi-disant par jalousie. De mauvaises langues, familiales ou non, ont toujours dit que je préférais le dernier. Je me demande pourquoi. La seule réponse que j’ai pu faire, constamment, c’est qu’on ne peut détester un môme qui ne vous fait jamais de mal. C’est tout.

Dans les procès devant les Tribunaux, si l’accusé dit qu’il n’est pas coupable, c’est peut-être faux, mais le seul à le savoir c’est bien lui. Dans celui qu’on m’a fait c’est moi qui sais si je suis raciste, jaloux ou préférentiel, ou autre, et ce n’est que moi qu’on doit croire car ce n’est que moi qui connaît la vérité.

A mon humble mais autorisé avis, si un enfant ou un adulte a des « complexes », il les a créés lui-même et en est responsable, que les « incompétents » parents les aient favorisés ou non. Renvoyer la culpabilité sur quelqu’un c’est trop facile. Lesdits parents précèdent, mais méritent autant que les enfants de vivre, pas plus mais pas moins.

La suite de cette affaire a d’ailleurs montré que les parents n’ont rien à voir là-dedans.

Il a commencé par se battre avec lui, qui était de deux ans plus jeune, ensuite a essayé de le battre tout simplement. C’était plus que de la taquinerie méchante ; c’était une guerre, de plus en plus haineuse. Tous les frères et sœurs se chamaillent mais pas comme ça. Je passe sur les détails, cette situation a duré jusqu’à l’âge de vingt ans.

Les nuits sans sommeil, à s’interroger et à chercher quoi faire pour trouver un remède, je connais très bien. C’était d’autant plus vexant et frustrant que je ne préférais ni l’un ni l’autre, si c’était moi la cause de cette situation. Je refuse totalement cette hypothèse. Au point que je n’osais plus m’adresser de façon naturelle au cadet. J’étais gêné pour lui parler.

La deuxième raison de mon désespoir c’est que, sachant que la taquinerie en général n’est que le reflet de l’absence de communication normale avec l’autre sexe, ou d’intérêt correctement dirigé vers cet autre sexe, et donc, que c’est une auto-tromperie sur l’objet d’intérêt normal (l’autre sexe), je ne comprenais pas pourquoi quelqu’un qui avait été re-latéralisé, comme lui, souffrait (sans doute aussi) de ces sentiments agressifs et anormaux.

Dans ce cas précis, il n’y avait pas de raison pour que cette conduite ait lieu, si ce n’est une improbable « préférence », source de jalousie (légitime ?) affichée par un des parents du genre idiot. Je me demandais si je ne m’étais pas trompé sur sa latéralité, alors que les autres résultats de la « gauchérisation » étaient excellents (notamment les résultats scolaires).

Ca a duré de longues années, et je m’attendais constamment à un accident car le plus jeune se défendait et il était devenu costaud. Des couteaux traînaient…

Il avait vingt ans, il était majeur ; mes insomnies, mes doutes, mes craintes, quelle horrible période ! Dont je n’ai n’oublié seulement que des détails.

Je lui dis donc un jour : « Je ne sais plus quoi faire, étant donné ton âge, c’est aux gendarmes que je dois m’adresser, avant qu’il ne soit trop tard » _ « Je m’en balance, fais ce que tu veux ! ».

Et alors, tout à coup, je développai ce que je suspectais, sans bien comprendre les tenants et aboutissants de cette situation mais en essayant au maximum de dire ce que je pouvais imaginer:

« Ta conduite épouvantable avec ton frère, ça ne peut être que de l’HOMOSEXUALITE REFOULEE, mais je ne vois pas exactement pourquoi ».

Et soudain, l’énorme tension tomba, il se tut et puis finalement me dit : « Tu as raison, je LE détestais parce que je ne voulais pas devenir comme lui : un être MOU … » (Cette opinion sur son frère était purement personnelle).

Je ne peux répéter les termes exacts car je les ai oubliés et de toutes façons je ne suis pas un dialoguiste très fidèle.

« Je REGRETTE le mal que je lui ai fait, tu le lui diras ».

Je le « LUI » ai dit, et je VOUS le dis, maintenant que c’est du passé.

C’était bien fini. Ouf ! que c’est dur, dur d’être parent ! Quand tout se termine à peu près bien !

Je voudrais revenir encore un peu sur ce cas qui s’est résolu d’une façon inattendue, même pour moi, qui aime lancer des bouteilles à la mer pour voir ce qui va survenir.

Avant seize ans, âge auquel Arnaud s’est re-latéralisé, la situation des deux frères était la suivante : le plus jeune était latéralisé correctement et le plus âgé dé-latéralisé.

Après 16 ans et la re-latéralisation étant en cours, tous les problèmes auraient dû être résolus. Au contraire, c’était de pire en pire pour arriver à une guerre de plus en plus sérieuse et une prétendue haine. Je me suis alors demandé si je ne m’étais pas trompé en proposant cette re-latéralisation et mon désespoir était alors total, d’autant plus que je ne voyais aucune solution ni aucune explication à ce redoutable problème.

Il ne faut pas se leurrer : l’inversion a pour conséquence non seulement une inversion en haut, au niveau du cerveau, mais aussi quelque peu en bas, au niveau du sexe, ce qui donne une superposition de deux configurations, à chacun des deux niveaux. L’inversion du bas est contredite en permanence par l’anatomie mais elle est quand même là.

Avant la re-latéralisation, Arnaud, à cause d’une sexualité inversée superposée, cherche d’une façon plus ou moins consciente à plaire à Paul. Cette tentative se traduit par de la taquinerie, pour attirer l’attention. Elle n’est pas méchante et c’est une tentative qui ne veut pas s’admettre ouvertement puisqu’elle survient « de façon non naturelle » car c’est au niveau du sexe, qui est normalement défendu entre individus semblables. De là, la taquinerie et la plaisanterie, pour ne pas dire ouvertement ce qu’on n’a pas conscience de vouloir dire.

On peut donc suspecter une situation d’homosexualité latente.

Pour qu’il y ait homosexualité véritable il faut deux conditions :

- que les deux individus soient de même latéralité inversée

- et probablement que l’un des deux soit plus vieux, pour que la dynamique d’inversion soit renforcée chez l’un d’entre eux.

Les scrupules moraux ou autres ne seront pas tenus en compte ici.

Dans le cas qui nous intéresse il n’est pas possible d’arriver par goût et consentement à l’homosexualité mutuelle, puisque l’un est correctement latéralisé.

De là d’ailleurs une certaine révolte du plus jeune.

Ce qu’il faut admettre, je le crois maintenant, c’est que pour obtenir une remise à niveau correct de la latéralité naturelle, il faut probablement un certain temps qui se compte peut-être en années. Il y a des sous-étapes qu’on ne peut nier. Si de l’extérieur tout paraît mieux, notamment pour les communications sexuelles avec l’autre sexe, ce n’est peut-être pas vrai sur tous les plans, dans ce genre de situation très complexe.

L’expérience et les réflexions intervenues au cours des années ont permis de faire des hypothèses sur les conséquences structurelles de la latéralité normale et, réciproquement, inversée.

Chez l’homme latéralisé on a, par hypothèse et pour des raisons non exposées ici, en haut un hémisphère du cerveau du type cercle (actif) et l’autre du type pointe (inactive). En bas (sexe) on a un sexe du type POINTE (actif) et un autre (inactif) du type CERCLE.

Cercle veut dire « rassembler » et pointe « pénétrer ». En effet les deux hémisphères du cerveau n’ont certainement pas la même fonction car autrement il n’y aurait pas d’hémisphère dominant.

Chez l’homme délatéralisé on a l’inverse en haut : pointe et cercle (inactif) et POINTE et CERCLE (théoriquement inactif) puisque l’hémisphère dominant utilisé n’est plus le même que celui prévu par la nature et substitué par erreur.

L’harmonie à l’intérieur de l’individu (un homme, dans l’exemple supposé) ne peut survenir que si le cercle et la pointe , ainsi que la POINTE et le CERCLE sont dans l’ordre et ils peuvent alors se « marier » entre eux, à leur niveau respectif, mais la situation anormale de pointe et cercle, ainsi que POINTE et CERCLE (chez l’homme) ne peut atteindre l’harmonie prévue par la nature car l’interversion et le fait que soient présentes la pointe (en haut) et la POINTE (en bas) dans le même individu inversé, au lieu du cercle et de la POINTE, comme normalement, empêchent tout mariage véritable entre pointe et cercle, dans cet individu, à chaque niveau, c’est-à-dire 50% de pointe et 50% de cercle, ou même 50% de POINTE et 50% de CERCLE.

En essayant d’analyser plus en détail, on peut alors dire que le sexe superposé (CERCLE) était toujours là, avec une activité ou des tendances variables, pour un certain temps chez Arnaud, mais qu’il le supportait de moins en moins.

Les tentatives de séduction persistaient mais elles étaient de moins en moins justifiées et compréhensibles pour lui-même. Il fallait donc les autoriser inconsciemment en disant : il est MOU, je ne veux pas être comme lui. Je suis plus mâle que lui, ce qui autoriserait une relation. De là une bataille de plus en plus sérieuse.

Quand tout s’est dégonflé par le lancement à la mer de la « bouteille de l’homosexualité » il était grand temps que tout se mette en ordre, pour prévenir toute tragédie.

Cet Arnaud est un individu plein d’énergie ; cette agressivité, qui ne vient pas de moi _ c’est l’inverse de mon tempérament_ est un signe assez sain, si elle est canalisée.

Elle existe toujours, plus ou moins, mais n’est plus dirigée vers le même objet : c’est moi maintenant qui bénéficie de son agressivité, mais j’en ai vu d’autres, je ne suis pas un gamin de quinze ans, écrasé par son frère. Je suis né avant toi, tu n’y peux rien.

Actuellement, il fait mine de me détester. Moi aussi je suis philosophe, ça ne durera pas. Pourquoi aurais-je une attitude non naturelle, comme je me surprends à le faire, pourquoi suis-je gêné devant mon propre fils, parce qu’il fait comme s’il me haïssait ? Suis-je « mou ? », où l’ai-je trop déçu ?.

Penses-tu à ceux qui ont eu un père absent, quand ils en avaient besoin, à une certaine époque, comme ce fut le cas pour moi ? Qu’est-ce qu’ils pourraient dire à quelqu’un qui a toujours eu un père ? Aucune raison de paniquer ; les parents disparaissent, là aussi c’est un avantage pour les enfants et les problèmes se résolvent d’eux-mêmes. Je n’ai rien à me reprocher à son sujet.

En Irlande ancienne la façon normale de succéder au roi c’était pour le fils de tuer son père, mais ces périodes sont révolues …

Si c’est un Oedipe attardé, qu’il le soigne lui-même : ce n’est plus de ma compétence. Le vieux Freud a encore de l’utilité.

Arnaud remplit tout un chapitre, uniquement à cause de cette histoire. Le préférerais-je ? Vous ne le saurez pas.

Il est courant d’écrire l’histoire de sa vie pour réaliser une analyse de psy. Ce n’est pas le cas ici car il me fut extrêmement pénible d’expliquer ce qui m’est arrivé, surtout d’ailleurs du fait que je ne me sentais pas capable de remplir plus de deux ou trois pages.

Bien des années ont passé sans que je cherche à comprendre l’essentiel des conséquences d’un changement de latéralité parce que j’étais trop occupé et parce qu’à cause de mes yeux je ne me sentais pas en mesure de me fatiguer davantage mais miracle ! La greffe de cornées m’a donné une nouvelle énergie. L’ordinateur lui m’a beaucoup aidé parce que j’ai toujours tendance à modifier et à améliorer dès que j’ai écrit.

(La greffe de cornées à ma grande surprise m’a enlevé, comme il est dit par ailleurs, le complexe du « sans diplôme ». Ma gêne en fait ne venait que des yeux.)

Cependant il est possible de découvrir et d’étudier plus en détail le domaine de la latéralité, dans lequel on peut entrer tout d’abord en avançant à l’aveuglette et puis en faisant des hypothèses et en obtenant des certitudes (?). Ce qui est dit plus haut sur la pointe et le cercle résulte d’une étude approfondie.

En fait, en essayant progressivement de clarifier les problèmes, notamment ceux de l’écriture « arabe » imposée au gaucher, j’ai construit une théorie des écritures et une évaluation du sens du mouvement que suit la main du scripteur.

Tout le reste : les formes d’intelligence, les sexualités différentes, l’attirance des complémentaires et des semblables, est venu naturellement une fois que la théorie globale a été trouvée.

Ceux qui s’intéressent à l’humanité et à ses mystères, à son origine et à son développement, ceux qui sont passionnés par les travaux des paléontologues qui recherchent durement nos ancêtres et s’épuisent à analyser les complexités du cerveau et de la biologie, trouveront peut-être ici, ou dans un autre ouvrage traitant de ce sujet, des idées supplémentaires ou les rejetteront, comme étant trop provocatrices.

Les autres, qui n’aiment que les histoires et les romans, m’auront laissé volontiers, après cette courte description d’un parcours de recherche du casse-croûte, le pic de pauvreté de ma propre famille ayant été atteint lors des études secondaires des deux garçons.

Ce qu’on ne peut oublier c’est l’usine, de la même manière sans doute qu’on ne peut oublier ses études universitaires.

Si j’ai un conseil à donner aux jeunes, mais ils le savent déjà ( ?), c’est de considérer qu’en faisant des études ils travaillent uniquement pour eux-mêmes et pas du tout pour les autres, en particulier les parents, et que c’est un cadeau que leur donne la société et dont ils bénéficieront toute leur vie, ce qui fait qu’ils n’ont aucun mérite à réussir.

TABLE DES MATIERES

1 Commencement p.2

2 Suite p.11

3 Crise p.20

4 Travail p.24

5 Pomme p.30

6 Les yeux p.37

7 Arrachement p.50

8 Histoire d’Arnaud p.60

TWO LIVES

Michel BOLECHETTE

On the other side of the mirror

Story

(1) Beginning

I always had reluctance to speak of myself and reveal personal secrets I had never told anybody before but I have to expose in detail a few biographical elements so that one can understand how it is possible to pass suddenly from one laterality mode to another and why this occurred.

The small village of a few hundred inhabitants belonging to an administrative department not far from Joan of Arc in the East of France where I was born is too obscure to be mentioned.

Being the child of a manual worker is the simplest thing in the world especially in the year when also Yeltsyn and Gorbachev were born.This year is actually not far from the 1914-1918 war against Germany but at that time I never had the impression that the war had just finished.

For me this had occurred in the Middle Age; it was a horrorful period described in an abridged form in the schoolar books as if the author had not enough time to narrate it with details or had not absorbed all its episodes

What should the young think about the stupid colonial wars that followed if they were born afterwards, even one year later ? The same as I thought : inconsequent butcheries for the “honor” of the nation. Colonial wars are still more useless since there is no hope to win at the beginning. How can you refuse freedom to people who ask for it ?

Father is an orphan at the age of three due to a meningitis, I believe. Useless to say that nobody told me anything about this zouave soldier, my paternal grandfather I had no opportunity to make acquaintance with. My mother is roughly from Luxemburg since her father comes from this small country. Her mother is also somewhat from Luxemburg although she was born in Paris from a Luxemburg mother.

The love story of my grandparents starts very simply : grandma is a servant at a doctor’s. In these very old times bed sheets are terribly important to the economy of houses. A few sheets had disappeared ! Since grandma had a brother who was supposed to come back from the army (the same who died as a prisoner on one of the last days of the war in 1918 due to the Spanish flu) they accused her for having robbed the sheets so that he could “establish” himself and they fired her without complication or scruples.

Very obviously there was no proof of such crime. They gave her the “sacred” certificate without which nobody can work anymore as a servant but it was drafted in such a way that she could no longer find any such employment.

In the meantime grandpa who was travelling from mill to mill swallowing flour and dust into his large lungs while repairing wooden parts met a sort of marriage woman who then said to grandma : “ One Michel wants to marry”. Tristan and Isold had been devised. This type of romance can succeed.

For me who loved them both or was used to their presence since there was no other person of the older generation I always heard them quarreling but only in Luxemburgish which I never understood.

The wife obeyed her husband and that was all. There was nobody to help him to the works in the fields or the wood carving since they had only three daughters. At least nobody to help him in the way he wanted to since my mother and her sisters have suffered in the fields up to saturation. This agricultural work implied cows but no horses or other tractive means i.e. a miserable occupation to be sure of not starving.

He loved shaping wood, cabinetmaking actually, without having had any apprenticeship. He was transferring drawings from a magazine, a furniture catalogue perhaps and tried to reproduce a masterpiece. He was good at that. I can still see him hitting the wood carving knife with his big hands (more “sensual “ than with a hammer for carving wood).

I can still hear him shouting in front of his undescribable mess of tools : “One would think the devil hides all these things”. Now I am close to his age, I understand what he meant.

He was telling us stories that happened in the mills, with no movies or TV, the companions surprised at sitting on glue hidden on the chair and all the simple life which can no longer be imagined.

I also remember that he gave the church a catafalque for children since many were dying at an early age at that time.

He was a little more than 80 and took to his bed because of a bronchitis or other pulmonary illness (asthma ?) caused by excess of dust in the lungs produced by flour from old mills.

We tried to call a doctor but grandpa did not want to see him. The doc by surprise made a shot into his skinny buttocks but did not succeed twice because he was fired.

At that period antibiotics had been found, one could have saved him but he said : “I am too old to be able to work anymore, my time has come” (What can we think of the present retirement age known from childhood on ?).

His time came eventually a fortnight later. At his funeral snow fell enormously on the way and the funeral procession walked for two kilometers to arrive at the neighbouring village since he wanted to be buried in a waterproof cemetery. The persons taking part in the ceremony said a bit jokingly : “He often got on our nerves but this time he chose the best day”.

Grandma, Georgette, remained then with no command or directives and left life at about the same age but was nine years younger. Although she was checked from time to time by her younger daughter spaced by 3 kilometers only she actually died more or less of starvation because first she dared not buy much food in view of the new francs and also she was eating hardly anything for lack of appetite (missing vitamin B12 ?).

Both grandparents were of course fervent Christians and grandpa on each Sunday never missed vespers to sing the psalms and I admired a lot his performances.

My mother, the eldest of two sisters spaced by five years each (how were they doing in that period for spacing children ? Big mystery) was less than 20 when she met my father. A probably not very romantic meeting and of which intensity ?

Father was the younger of two brothers and lived with the second husband of his mother, a peasant very often drunk, and also a widower with a few children. My father was rather not at ease with that family which increased by a half-sister, thereby producing six or seven children. Grandfather, seeing that his daughter was “going around” (“speaking” very innocently) with Charles (who was also called Lucien), told her immediately :”It will be this one and not another”. “Yes, dad” replied the obeying daughter. In these old times one was easily “compromised”. Hence the socalled “love” marriage.

Since I was born 7 or 8 months after the marriage, therefore too early, my mother was reproached for this supposed horrorful behavior all her life at least in this village which we left later. I know my mother and my father and I am certain that none of them would have dared, contrary to the present princes and princesses and the stars of the show biz of this time, anticipate anything before marriage. This was not “tendency” as it is now.

There is something strange in respect to the grandparents : they forced their daughters to address them as “vous” the superpolite form. We, as children, addressed them in the usual way without any scruple. It was not out of a “bourgeois” mentality and I do not know why they required this (religious school ?), it was a fact. I remember my mother’s respectful attitude :”Daddy, would you...” This was biblical respect and perhaps fear, both unfamiliar to the youngest, auntie Angela, who was saying “vous” anyhow.

Grandpa had a pragmatic attitude towards cats: they ought to eat mice but he was very surprised at seeing the cat’s behavior when he was threatened by his hat. After all it seems to me that he had not understood cat psychology as they are totally desinterested by the concept of efficiency. Being the eldest of twelve among whom several of them had the same given name he had no time to learn cats.

My father knew very little of reading and writing as the 1914 war had enormously disturbed his scholarship (French teaching and a German teacher). My experience in this respect persuaded me that it is practically impossible to recover the time lost in the primary school years. My mother who was very intelligent, having had a good education (the Sisters in Luxenburg) tried to give him lessons but at the adult age one has no more need for these things since one can manage very well (?) without them.

The perfectly illiterate people who exist even now in France and elsewhere are different from all others : they can manage and are very bold, nothing stops them, especially women. Fortunately for humanity the education or the lack of it has nothing to do with intelligence. Educated idiots with diplomas are a lot.

My father started work prior to 14 in the fields and thereafter in a factory. All his life he was exploited and underpaid because he had not obtained the famous professional certicate (professional aptitude certificate = PAC) which related to any specialized work (wood, iron and so on)

His great extraordinary characteristic in my child’s memory is that he was very lucky in the games of chance : cards, races, lotteries, bowling (he won a big goose in a bowling game, I was 7). Once at the races (tiercé) much later he would have been the only one to win but the difference with a billionaire is that he did not bet since he had already made a lot of tickets for his pals and this was sufficient for his Sunday ! I can swear that this capacity is not hereditary.

My big sorrow and enormous lack of him is that he went as a second-class soldier in 1938 and came back only in 1944. This was the period I needed him most. Due to my deficient eyes I was seeing him in every approaching man. Of course I knew it was not him but I was searching desperately.

As I hear about abandoned orphans who work for years to find their origin I understand that it is very significant and even indispensable to know. Did I think I was adopted ? Probably not.

I had a grudge against father for his absence but how unfair ! And when he came back I did not “recognize” him. Not physically of course but he was not the father I had dreamed up. He had changed, was older in my memory and had to go as ever to the famous factory since there was no other work for him. Anyhow because of this factory he came back a little earlier since Germans found more efficient to have useless prisoners work for them to extract iron.

I felt remorse for being disappointed by him; in fact, he should never have lost the best part of his life for all these important years since he should have been dismissed from the army in view of his distorted vertebral column (ill treatments in childhood).

When I was seeing him smoke as a worker used from his early years (13/14) to show that he was a “man” I was scared of cancer for him especially when I was far away in Paris and during my rare visits I noticed changes for worse. A cardio-vascular illness fell on him and I came one day too late after his third heart attack although I had planned to come earlier but I had so much work.

He was playing cards in a pub with a few old French and Italian workers like him and suddenly said, prior to fall, all blue : I am happy, I won the game...”

He was 65 and so had been retired for one month.

I believe each one is very ungrateful to fathers generally.

My mother was to be a widow for 29 years which surprised her a lot. The enormous asset she gave me is that she had a very quick mind with an original interesting personality. If machos treat women in a shameful manner it is because they were not lucky enough with their mothers. For me this stupid attitude cannot be understood.

Equality is obvious as is also difference. Saying that men or women are more intelligent with respect to one another is wrong as this is a function of the personalities. A woman who says that women are more clever is as stupid as those men who have the same opinion on their own sex. Making children is at least as difficult as initializing them, but anyhow where is the pride one should boast about ? Nature did it for both. It is not a problem of degrees of performance but only of complementary varieties.

I have never been at a kindergarten : this Middle age had not thought of it yet. The school was beginning at the age of 7, the “reasonable” age which was imposed upon me, and my mother had already taught me how to read (and write, I presume). I only remember the face of the girl next door who started school with me.

All classes were mixed, with a single female teacher since the man teacher was of course mobilized in the army for the “last” war. In a village of 500 inhabitants how many children were going to school ? I have no idea but this mixture required waiting for the others to finish before the first were taken care for. In these long period of idleness I started to search how to explain to the others the matters of the course. Strangely enough I just remember the teacher’s pronunciation which was not at all our local one. I became later a fan of the pronunciation of foreign languages as will be seen in the following.

In these times of nazi occupation everything was controlled even schools and you had to wait for the age of 14 before passing the famous “study certificate” even if you had the capacity of taking the examination prior to this age. One losed time for several years or never passed the examination which happened to me actually.

War impresses a lot upon the child who is seven or eight and it lasted five or six years. Absence of father, the defeat and the hunger, three well chosen plagues. The world fell down with me when I heard the bells ringing the armistice : father had gone away, no news from him and no hope at all. The world was never reconstructed entirely for us.

We were in the barn with Biquette our dear goat who was eaten later on. I asked my mother : “ What will become of us. Will they kill us ?

_ No, we are civilians, they are not interested in us. But not everything is finished perhaps : there is French general in London, his name is de Gaulle, he still resists with the English”.

How can someone forget this moment ? How can anyone imagine this situation if he was borne well thereafter ? De Gaulle might have done anything good or wrong later on but those who lived these events cannot forget him. He resurrected hope.

It is not true that a majority of French people were fond of Petain; we knew at once that he was a dead end

If my story is to be told in the chronological way it can be mentioned that during the 1940 exodus (fleeing before the enemy) my mother has had to take an important decision. We had arrived at our grandfather’s house, at three kilometers from home ! Each had his bag.

“What are you doing ? _ Father, we leave, the Germans arrive, they will kill us”. This time grandpa had a very bright idea which saved our life perhaps. He said ; “It is of no use to run. They will find you 10 kilometers ahead and after that, what ? Stay here, we shall wait for them together. Come what may !”

It is to be said that the famous Germans who came there at once in 1914 had left terrible memories. Only in my father’s family they killed his uncle and the son of his who were there at the wrong period. This time they came undisturbingly enough in such an insignificant village.

The shopkeepers having left (no grandpa with them !), the mayor or any other fleeing authority told us to empty the food stores. We did it shyly enough noting all what was taken. When the traders came back after a small trip to the South they asked for the goods and one of the only ones (the only one ?) who gave the food back was of course mother who since was considered as a highwaywoman.

From this period on geography has interested us : we bought a large map of the United States (for what purpose ?) and a map of Europe including the (soviet or not) Russia to follow the events and all nights we were hugging the walls outside to go to neighbours and hear London radio broadcasting cluttered up with spurious mill like musical sounds. All of this happened in absolute darkness because of curfew.

In my memory there was never any moon light in these times. Mrs Mesny with her nephew Courtehoux had a radio, a treasure distant by 400 meters which was hidden like a bomb. We were playing cards, knitting ; I knitted (very badly).

The only money my mother got was what she received (?) from the State because she had a husband, a soldier of last category, whose capture as a war prisoner we were finally informed of. He was in Potsdam near Berlin. Not far from the castle of Sans Soucis ( = No Sorrows !) of the former king of Prussia.

Other resources were a field with various vegetables. I showed my strength by pulling out potatoes. We were starving (in the countryside !) trying to rear rabbits but also porks had difficulties to survive long enough; we were making soap with their corpses. Peasants ate normally but if you have no money there is no other food than the skinny means of sustenance from the ration coupons.

This reminds me of a photograph sent by father from his camp where he is seen in a propaganda film scratching one’s ear in front of sausages to express significant indecision. He was sure then that we had all the necessary food. My mother succeeded sending him a chicken embedded in fat for preservation during transportation, which I was observing with avidity and jealousy but did he receive it or the guards ate it ? I forgot to ask when he came back.

He came at the age of 38 as a worker who could be useful in the factory to increase war potential of the German Great Reich. He was in a bad shape; I remember that the first night he slept on the ground since he was so used to sleeping on planks for four years.

Gradually he resumed his pre-war habits.

They brought him to the factory store the place where they dispose of replacement parts. In this system they always place handicaped people in the store.

All was in order again. War has continued a certain time. V2 and V3 whistled above our ears but they were not intended for us. In the newspapers we saw that Pétain was running away to Germany and that the Americans were near. The village was not a strategic one but they visited it. How strange to see the chewing gum and powder beverages and to listen to their foreign language and observe the small planes flying above the fields.

I remained hours listening to them as if they were producing “music”; what lack of taste ! I understood nothing at first but it came out better slowly and automatically. I adored them, they had saved us.

It was armistice but in the other direction. One morning I learned from the newspaper that they had invented new means for obtaining an absolute massacre; the atomic bomb was born. It inspired terror to those who were on the conquerors side and the more so to the others. I must say that I understood at once the significance of such magnificent creation of the human mind and its inexorable progress to horror without return, and the irremediable final fragility of humanity.

Roosevelt, after giving Europe for nothing with the big Churchill in Yalta to the cunning Stalin, died quickly of cerebral haemorrhage because of the medical ignorances of that time. In Yalta he was actually dying and therefore unable to decide anything.

His successor, considered a “shirt trader” with no wide-ranging mind in the name of Harry Truman, dared use the bomb to shorten the war period and rapidly terminate horrors.

The socalled intellectuals, many of them not being born then, said later that he should not have dropped the bomb, that he would not have done so if victims had been white rather than yellow people, and finally that this action was a serious mistake or a fault. At the age of 14 I thought immediately that his duty was to spare his soldiers’ life and even the opponents’ life and that the bombing could not be a mistake.

The following events confirmed my opinion on a large scale : humanity is so optimistic, thoughtless (childish ?) and insensitive to scientific arguments that one has to prove by facts that the assumed horror is true. If Truman had not launched the bomb we would have received it later undoubtedly in view of the cold war invented by all these stupid old dictators.

We know now that there are radiations, everybody has to take them into account and that they kill in a superabundant manner. Since then humanity is no longer optimistic, they know that the end may come. I have an immense gratitude to Truman. Let us think of the Korea war and MacArthur’s stupidities. He was a very great president who saved the future world. What did the other presidents realize after him ?

( Obviously, others in a larger number are of the opposite opinion but they did not live at that time, so that they are excused).

From 12 to 14, I had normally to wait for the final study certificate as we were blocked by the governmental rules (not before 14 !). As the teacher was in the army and thereafter probably emprisoned we got a young male teacher whom I adored at once since he wanted to press us forward.

“Exceptional” children (at least their problems) could did not exist then but he wanted to push me forward and with him I would certainly have changed my scholar life. I can still imagine him at mass where he was only to check the priest’s speech and find arguments against him.The big tendency was anticlericalism while now everybody cares nothing about it.

The priest a survivor from Verdun (go to and survive Verdun battle, my friend !) had a sort of shivering that would be attributed to alcohol by ignorants but was actually a nerve illness caused by these butchering battles. What was the name of this young teacher ? How can I have forgotten his name or his face ?

On one short holiday he went to his town, called Pont à Mousson, near Nancy, and bombs fell that day. He was the only one killed.

Since he never came back I had to comply with the daily routine of repetitious school or find another issue.

(2) Continuation

Sometimes one does not accurately remember some of the childhood years because of accidents, treatments or other more or less traumatizing events. This happened somewhat to me for the years before the age of about nine and for reasons exposed hereinafter.

Moreover, I have to speak of particular ambiances and significant events that happened then or that I lived thereafter. Under the influence of the catholic environment, the priests and the family (and my mother herself) I had very early the idea of becoming a priest for reasons of devotion and positive social attitude.

Whether I had or not a “vocation” is another question which is not possible to decide starting from the manner in which it was presented to me. Roughly, the question was to comply with a sort of requirement from God. How can we perceive this ? I do not know at all but once you have the “vocation” you cannot loose yourself from it and still less refuse it. It is the story of the young man of the Gospels to whom the Master says : “Come and follow me abandoning all your riches”. The young man goes away sadly, therefore it is assumed that he refuses and is condemned to hell.

All these constraints press on the child and he can hardly escape.When does he realize the situation ? Very early, believe me. At that age things are not so clear of course but thinking it over...Had he any “vocation” or not ? What is a vocation of this type ? One can have a vocation of painter or writer, one may want to become a butcher or an engineer, if he is able to but a religious vocation what is it ?

In principle there is no need to benefit from talents since God cares about it. One cannot refuse it as it is the greatest fate if not the most marvelous one. You require anyhow a small disposition which should develop during the future years. I believe now that one should be a little older, as was the case with John-Paul II, to get a less doubtful lucidity on this significant question. Late “vocations” are the best.

Was I more attracted by studies than by the rest of the package ? It is clear that I liked studies but is this a crime ? Many parents would be happy at their children studying seriously. That I could not be a student without that sort of engagement in such a poor family did not touch me because I thought I would go on to the end of the religious commitment.

A sort of “blackmail” was exerted saying that all people who were giving money to the seminary thought that it was for good reasons of efficiency and that runaways were to pay back later to relieve their conscience. These were highly serious and abusive points of view for children of the poor.

My vicar was delighted and intended to prepare me immediately by teaching me rosa, rosae, the rose. He proposed to push me forward with latin, skipping several classes if possible thereby permitting me to avoid the fifth and the sixth grades. Consequently, he was coming to our home very often. A very nervous person as I told you before and he could not stay motionless because of all the shocks he had in Verdun.

His maid took advantage to send me on errands so as to get “well cooked” bread, waiting for her “white marble grave” which she deserved because she remained “a virgin” all her life. No doubt she got the grave monument she dreamed of. At my age whether she was a virgin or not did not bother me and probably I was not aware of what it was, notwithstanding circumstantial prayers to the Virgin Mary. Even now the fact that Mary was a virgin never made me jump with hilaration and today I still have not understood why it is important or necessary for her to be a virgin as God is capable of any subtleties without complicating things. Furthermore he seems to hate deviations from the laws of fate he created.

These considerations being exposed I must say that latin pleased me and starting from it I could easily understand French grammar and later on other grammars. Before, I had followed all rules and exercises with great facility and very quickly but without any deep work : conjugations, adverbs, substantives, the syntax (which was not called “syntax” in the primary school) were more or less useless words since I was speaking my own language intuitively without any analysis. I was flying over it.

According to my experience of latin students this language is either understood or not. The possibility of understanding latin is often coupled with a taste for mathematics (not always very high mathematics).

I must have followed such apprenticeship for two years or so. As regards mathematics I had a book of algebra the contents of which was leading to the high school diploma (which I would pass later of course !). Being always cautious and not wanting to be late in order to avoid being considered a cripple and bothering others I ate up the book and loved algebra.

At about 14 I entered the first elementary Seminary of Bosserville in the fourth grade. The castle, a former monks abbey comprised long and cold lobbies which I remember well. I can still see myself in the company of two boys coming from the same region : one will go to the Vietnam into the army and was killed at the age of 19 and the other will die young after “a long illness”. As a boy the latter had a sort of head eczema and all the oil ration coupons of the family were spent to treat him and it was hardly sufficient.

My vicar had not helped me in mathematics since he understood nothing in it and was not interested at all. At present a child having such a personal teacher does not permit parents to get financial compensations for children without going to the normal school but in these old days what happened ? Was there any compensation for children ? At a time I had a scholarship aid which was lost later. The addition was very heavy to father since the child had to live on the spot away from the family.

This dormitory life with unnumerable beds (50 ?) and a very bad food (but they could not help, it was just after the war) have changed me a lot but my memory is pleased with it. As regards food it sems we were eating everyday sorts of weaviled peas which all nights required queuing to the rudimentary toilets. I feel we never ate anything else.

The first day I probably also met another boy of my surrouding, with a very red face, the only remembrance of him, but I had no opportunity to know him better since the day after we learnt that he has been fired because he was found in somebody else’s bed where they were making “bad things together”. The Fathers were very severe ! Have they spoken of “homosexuality”. Mystery ! Did I know what it was ?

I remember precisely of the first school day. Only priest teachers. In that time they were too many. World changes. Very big change it was as compared to normal non-religious teachers. If my young teacher killed in the bombing has survived would he have pushed me to the teaching profession ? Very likely : I loved to explain things to people.

Maybe it was not the first lesson but they were dealing with mathematics. The professor, a very skinny priest with glasses about whom they told me at once that he could hardly celebrate mass because of his unsufficient latin (this contredicts what was said before !) had given us a socalled written interrogation based on the famous a + b and a – b. Since this was explained on page 32 of my special book in two or three minutes I drafted the reply and sat idly looking at him. I forgot to say that usually I was on the first bench because of my poor sight. The teacher stared at me so that I wished the ground could have opened and swallowed me up, and I did not know why he acted so.

After having waited for the end of the allotted time and copies being collected I finally understood why he wanted to eat me raw. He thought I had written no sign or word on my copy. Of course everything was correct and I passed directly to the envied (?) status of “genius”. All was not exactly the same for the other metters but for latin, Holy History and literature the vicar had ensured.

With reference to the red face schoolmate it reminds me that they were speaking of “particular” friendships very too often and that they were scared of it. Once I was in the chapel with a friend of mine on the same bench and they made remarks thereon. If they feared homosexuality it is because there were only boys and experience had shown them that certain things may happen; otherwise they would never have spoken of it.

Everybody had a conscience director, an enlightened confessor. Each week or nearly each week there was an obligatory meeting. There was plenty of choice and mine was Father Lévêque (= bishop) but was not one. He was on a wheelchair and his office was in the dark as in an eye doctor’s office. He squinted terribly and had large spectacles. I am unaware of why there was such great build-up.

He was up to his reputation, very honest and of good advice. He did not fail to teach me the small “seed” and the rest. Not everybody receives vital secrets in this way. Another confessor I used also perhaps during the main one’s illness was a father of the urbane type, a literature professor I had the next year I think. He was very correct but much more joyful.

In fact, it was a great honor to meet the first one who had a very good reputation and deserved it.

I am going now to speak of the musical genius who was the manager of the place, a super-fat priest who was composing gregorian music. Alas if he had lived up to now he would have been very disappointed as regards his art since unfortunately all of the gregorian songs have disappeared. Centuries were required to compose and improve them and all was discarded to dustbins under the stupid pretext that people should understand the songs in vulgar language. This is a big mistake since all religions have got an old language which they use to keep mysteries. Moreover the prayers are so simple that it is not necessary to make them clear; they are too common. Monks, they say, still sing them but for them it is the same situation as for known stars who choose an encoded TV channel : nobody can see or listen to them anymore.

I keep two things from him :

At the beginning of the year he was seeking singers (with or without “wood cross”) to exploit his songs. I did not know what practicing scales were. Whether I had a good voice or not is not at stake but when he asked me to go up and down I uttered such sounds that made him send me off. I still protest because if he had shown me what to do I might have understood what he meant and perhaps sing, who knows ?

The second important thing about him I can remember is the race they were making to read their own mass each morning . They each had a ceremony boy who was to wake up earlier but all pupils tried to serve the manager, a champion of quick mass. That is all for him.

Since studies were going well and my shyness forbade me any action outside norms I was considered as kind and exemplar. They called me “the holy man”, nothing less.

Experience has shown that I may please at the beginning but when they know me better their opinion changes much. This first year was spent well enough so that I passed from the fourth grade to the third without any difficulty.

Having stricken no doubt a decisive blow at the start unintentionally I benefited of the following opinion concerning my capacities to study : we see one such pupil every twenty years. I never believed them but this is what they said.

There remained the fact that I was terrified at the idea of being forced later to speak in public and above all to preach and that all these humdrum ceremonies worried me well enough even though I did not want to admit it at that time.

Truly I succeeded with acholar lessons and duties but despite my efforts I was slow in the realization although I was immediately ready to understand problems and solutions. Also I regularly wondered how to explain matters to others. Sport very rudimentary did not go further than simple gymnastics but it was not a passion.

This year I was a boarder and I was going periodically for holidays to parents and grandparents to look after cows. As the field was closed I had the advantage of being able to read a lot of history books and to revise as much as possible for the following year so as to be advanced in my scholarship.

The following year representing the passage into third grade did not leave much precise recollection. I was more used to the situation and ready to go on with studies while apprehending future tasks. I believed they voted for the most “edifying” person : my envied rank was given to someone else that year.

It is difficult for me to describe my exact personal behavior and situation because I forgot a lot of circumstances. However, it is required to look into it a little to understand the following episodes. I still succeeded with this work and was classified among the first students in my category.

This time we had to study German that I hated because of the people who speak that language as well as ancient Greek which I loved for its strange alphabet. One cannot study a language even at school theoretically without liking the people who speak it. This could not the case with the Germans and the nazis which I was putting in the same package.

I am surprised at the utility of a single year of ancient Greek. Sure there were many pleasant mythological stories but the language itself is very useful for appreciating the scientific vocabulary especially the medical one. Ta zoa trekhein : animals run, the first rule of the grammar.

I had still the intention to go on with the intended purpose (sense of duty ! ) although the prospect of total celibacy never stopped tormenting me and youth does not understand compromise solutions. If it was to be the same as I thought regarding girls I could not see how total abstinence was possible. And thereafter I experimented that it was indeed as I had guessed. The story of the small “seed” was known but it was purely theoretical at this phase, not completely integrated in real life.

Moreover, undoubtedly I started (or continued ?) then to have headaches when I was tired and heartburns at the least annoyances. Pathological shyness cut off all possibilities of expressing myself really except in case they were interrogating me on scholar questions.

Shyness for a boy amounts to closing any communication exchange and all expression by words. Hence my terror in view of hypothetic future takings of the floor to speak in public.

At that time I felt unbalanced because I was only an intellectual and not at all manual. Efforts made during the holidays to realize any concrete objects showed my awkwardness. Nobody tried to encourage me to change. My father seeing me pushing in a nail or anything alike told me in a final sentence : it is not worth it, you are too clumsy, you lose your time. These words were retained and did not do any good.

This unbalance also found expression in incommensurable absentmindedness. “He is always on the moon” they said. I blushed and I was much bothered. Going to see my grandmother with two shoes of different colors was not significant but such lack of concentration ressembling dr Nimbus pulled me away from reality too much.

Absence or paralysis of speech excludes any normal communication since human beings are substantially talkative. The sequence of the events made me understand that normal evolution of speech and the possibility of using it is the sine qua non condition of development and equilibrium of the personality.

Tiredness can be explained by a bad sight, not sufficiently corrected by glasses, only intended to “amplify” to cope for myopia, without taking into account irregular astigmatism the existence of which was totally ignored. This is not the only cause since migraines (half the head, rather on the right) occurred without warning. If I remember well I was really too slow although I could at once understand the matters of the course. And this happened despite my efforts to do it more quickly.

I am sorry to be unable to describe better what occurred to me and to have forgotten certain significant details useful for understanding the following events.

These headaches were putting myself in a state of disembodiment (paleness and colorless feeling). During this second year I probably disappointed people a lot; generally I pleased at the beginning because they believed certain things in my respect but later these illusions passed out and the blunt reality was there. I cannot tell anything else here since a lot of details have disappeared from my memory.

At the end of the year I fell ill for good : knife stroke in the left side at the level of the hip; big fever and return to parents. In the hospital they diagnose a dry pleurisy “caused by excessive fatigue”. It was supposed to be serious but penicillin was recently introduced into hospitals and they administered it to me in injections.

In these old times they replaced the needle of the seringe after one thousand injections. It was very rejoycing. Camphor shots are also rejoycing. One injection touched the sciatic nerve, I felt it for six years. I can still review all the heads filled with dismay leaning toward me. They had also attributed to me articular rhumatisms (which relate to the heart and have nothing to do with rhumatisms) which did not seem to reassure them.

I was very relaxed as I knew I would survive and was so relieved to have an excuse to do nothing at last. After the hospital they sent me to a resting house, a sort of castle, full of kids sick with lung troubles.

I remember a sister and her servant, a young girl who was supposed to be “hysterical” and also a young Pole who taught me how to pronounce Polish starting from the writing. No doubt the girl was rebellious in this job and wished to meet a prince from her dreams whereas the sister was already married to the Lord. Very good memory of this sister : religious, honest and devoted. As I was supposed to return to the Seminary I was well considered but I did not want to insist on this publicity and above all I refused to tell anything on the following sequence.

Upon returning to the parents a period of short holidays and interruption of scholarship on the new year were in order. As soon as I was trying to study headaches occurred, with tiredness and disinterest to reality. What would I become with an impeded “vocation”.

The family practitioner understanding nothing of the situation, but knowing that teen age is the source of all problems (to parents ?) advised them to send me to a psychiatrist near the city of Nancy. Headaches were real actually, I can testify but they were pleased to think that headaches were psychic and imaginary. Since they knew no cause and still less no remedy it was better to declare that it was a product of the imagination. A present psychiatrist would have thought the load of a more or less announced fate could be the cause of all these phenomena. Did we speak of this to such an old school psychiatrist ? Surely not.

Without hesitation the psychiatrist diagnosed schizophrenia, the fashionable illness from Greek schizo : split and phrenia : spirit. My poor parents were shattered to realize that science had burst in their home. Their son becomes crazy. What a story !

The psychiatric establishment as seen from the inside is composed of “sick” people more or less loaded in the mind and nurses and psychiatrists, among whom many are largely touched. One is mixed with furious people whom it is better to isolate but also in a great majority with joyful characters of the Napoleon type (“Fly in a cuckoo nest”) rather paranoiac and highly mute with grimacing faces. These are really schizo.

The purpose of doctors was always to force people to relax. In Laxou they made insuline injections and after a few hours of coma or sleep one would awake by swallowing liquid sugar, this being to forget the horrorful events which had caused the above mentioned disorders. When one is not crazy relaxation happens, by playing with the circumstances and events of that place.

Many patients undergo electroshocks, i.e. they receive electric shocks into the head thereby producing a sort of epilepsy crisis. I made myself very small since I did not want them to think of me for that ceremony. This is sometimes efficient and now but maybe also at that time the patient is made to sleep before the kill. At that time I do not really know whether they made them sleep but these electroshocks happened in the presence of all others !

I saw a man escaped from a submarine who was completely crazy after prolonged accidental submersion; he recovered remarkably after a few electric shocks.

There was a piano and musical papers showing the music of a few national anthems. I tried to reproduce those musics exerting my fingers on it and making “harmonious” sounds to satisfy frustrated desires of musical instruments.

In summary I know of no better place worth visiting and as joyful as a psychiatric institution; when one eventually escapes from it of course.

This was done a few months later.

(3) Crisis

One can get rid of a crisis ; a nervous breakdown remains.

During my two years of absence my parents had the good idea of enlarging the family by giving me a sister. My mother deserved her well since it was not so easy : I can still see her leaning down and lying in bed every afternoon during nearly all of the pregnancy.

The result was remarkable. The fact that my sister is fifteen years younger never disturbed me.

My grandparents let out to my mother one of their houses from my birth on in the village of 500 inhabitants. It was apparently the most expensive rent in the village! This did not happen out of miserliness from my grandfather but rather innocence and lack of information. I wonder how he was doing to make both ends meet.

As regards houses (crumbling places of this old time) it was easier then to buy one or more of them as they were cheaper as compared to financial ressources and provided that you should know how to repair and improved them basically you succeeded in managing the situation. Grandpa was making pieces of furniture for clients and had two or three cows. It implied working in the fields, without any horse, any tractor (!), and only working with scythe.

Age was there and the hypothetical pension being miserable (or absent ?) they succeeded in convincing my mother to return to their home (3 kilometers farther away) so as to help them. Mother being of woman of duty, it is un understatement, and her sisters five and ten years younger being much more indifferent, we went up to Valleroy after 15 years in Moineville.

My father was working in the Joeuf factory at a distance of 17 kilometers covered by bike. Since according to grandpa he had guaranteed wages he was returning early enough in the day to help him since in the factory “one does not do much”. Has had my father something to say ? With his painful back he should not have been very enthusiastic.

Anyhow the parents made the mistake of accepting the old people’s demand.

When I came back at about 16 after the hospital and the resting house, with a lot of existential questions, I witnessed the perpetual confrontation between mother and grandmother. Obviously, my mother had introduced the police at home and was leaning down too much and very uselessly in front of her parents. Let us ignore the “ brought in piece” who was too much tired after his work in the factory and the travel home which was “nothing” as compared to the work in the fields.

My personal status of shameful, depressed boy without remedy, my lack of appetite for life and my little foreseeable future had given more sorrows to father and mother, with father being substantially silent in view of situation that was going beyond his imagination and possibilities.

I observed my mother overburdened by circumstances and the presence of her mother, which was not doing any good to the situation. Therefore, I decided her to move to Joeuf the city in which the factory was, by declaring that my state required such departure to a more medically equipped town. One should never directly annoy the old and even the young when it is possible to do otherwise. The old thus accepted to let us leave after one year.

This town comprised the famous metallurgical factory in which father worked. He was relieved of all these tiring and dangerous journeys by bike. The neighbour who was doing the same work had just been ran over by a car.

Officially I was an incurable schizophrenic whose fate was very uncertain. My future as a student was blocked out and one did not speak of Seminary anymore although official renouncement to that ambition had not been clearly expressed. I was always scared of any hypothetic public pronouncements and preaches. The prospect of no longer being condemned obligatory to such activity began to peep through. Not being capable anymore of realizing a religious ambition removed all guilt.

As soon as I wanted to start studies again there was this migraine headache and such tiredness. A long time later I watched on the TV a description of schizophrenia which showed that such patients are often totally out of reality and imagine things and words which do not exist. I never was in such situation and the diagnosis of the specialist, very logical according to his medical education, was only a practical way of getting rid of a problem he could not understand.

It is much easier to declare that headaches are imaginary if one does not know how to treat them. There are so many causes and apart the mind-destroying drugs remedies were (are ?) rare or inefficient. Truly it is difficult for me to remember what exactly happened during this period after the hospital, which lasted at least a year.

Insuline treatment had removed part of the memory with a view to improving my psychic state. This was adolescence to be considered as an important and difficult period of time whereas before it was merely the beginning of entrance into the “active” life.

Was it at that time that I started to think that a mystic ambition was nothing if one was not developped as a human being above all ? The fact of being “purely intellectual” without any manual practice seemed to me to derive from a deep disequilibrium. As a worker’s son I had of course a straight mentality of rejection of “intellectual people” who could not work at all with hands.

Therefore, I suffered of headaches which occurred in disorder following intellectual fatigue or without any apparent cause, the stomach burnings of the ulcer type, the heart fast beatings and the pains in the back.

Stomach burnings occurred obviously as anguish crises related to a very developped perception of the real or unreal future. Pain in the vertebral column damages the morale intensely; I was standing wrongly, they said. My lefthand shoulder was supposedly higher than the other but alas my tailor was not the same as Fernand Raynaud’s who was making such beautiful suits to a client of such a clumsy build !

Detailed, exact and complete description of this situation of illness is not only boring but impossible. As a matter of fact one forgets easily when it becomes better. Furthermore such short enumeration has the only purpose of making a rudimentary not clinical description as compared to what followed.

As for all of the very shy individuals, this attitude having relationship with an actual schizophrenia, I could speak only in an atmosphere of confidence because I had the feeling of being penetrated and brought to light by everybody. Not that I believed so really and that it should have bad influence on me, but I did not speak because it was not worth it saying anything which was in my opinion too ordinary and without any interest. The same applied to written statements.

My parents had financial difficulties and I found myself a burden upon them without any positive prospect. My father who was working alone had all the pains in the world to “make both ends meet”. My mother had worked for a period as an independent dressmaker but she was constantly complaining about her eyes. The only clients of hers were the wifes of the engineers from the factory who payed her very poorly, since she was belonging to the raw class without diploma. (She was nevertheless the first of her class in the zone when she passed the final study certificate !).

This is why I abandoned any hope of making further studies and decided to take responsabilities and therefore start working. The only possibility was to join the factory as a clerk or anything of the sort.

In fact, there were two facturies, with one in Joeuf where my father was and the other in Homecourt, the neighbouring village. Both of them were dealing with iron mineral, the Joeuf factory belonging to the famous de Wendel family.

I therefore asked my father whether he knew someone in the factory who could recommend me for employment in the offices. He knew actually a Mr Mayer who was a chief in “High Office” of the management. After waiting for one or two weeks without any results and as there was no reply from such highly placed person, I presented myself to the other factory and was engaged immediately. Usually they never engaged somebody whose father or brother was working in the other factory.

In this blessed place I was spending my time putting invoices in order. Fascinating occupation !

Then when father finally received a positive reply from Mr Mayer I resigned dryly in order to enter the other factory. The wages were less than they were giving me in the first job and Mr Klein of the Homecourt factory threw me out heavily. He said that he had engaged me because I was coming from the same school as his (a refused priest ?) but that it was the last time he had engaged someone from Joeuf.

(Both factories now are definitively closed !)

Therefore I started my “active” life by being less paid (not much less) only because someone had pulled strings for me.

At that time I realized that there was no further possibility of studying anymore or of any ambition and that I penetrated into a cauldron of which the cover was finally closed on me.

My student grant was obviously cancelled.

(4) Work

At that time, I presented myself to the High office of the local factory to tests the bounties of my father’s close pal. He placed me in the Recrutement Office which is now called in a very modern way :”Bureau of Human Ressources”, which is often an ironic denomination, in view of the method they use now to get rid of such “ressources” without any scruples.

Now, both of the two factories have been destroyed and all the human force was put out of work since the iron mineral had become too expansive for industrial extraction as compared to Mauritania or any other countries of the Third World.

All was going smoothly in the factories in that period and “Human Ressources” which the bosses rather considered as strange tools were composed of a minority of French population and above all of foreigners, namely former German prisoners of war, Italians, Poles and various survivors of the German nazi regime. I myself had a French name but statistically I had normally more chances to be born with a name in SKI or I since the immemorial French were about 20% of the whole population.

In general they place the new-comer at the counter since the office incumbents do not like to do that job and treat the complaining clients of any sort because one has to be present permanently. The office comprised three or four employees among whom the chief, a French Italian who was spending his time typing songs in anticipation of the week-ends, a preferential time of music and balls. I loved Italians.

For me it was a matter of luck to be in contact with all sorts of (foreign) visitors as I could develop a “talent” ( = inquisitiveness and much work actually) in foreign languages because as far away I can remember, I had to find explanation to enigmas represented by texts and words from the external world. In fact, and this probably results from the war events, only what was outside France interested me. The 1940 defeat has contributed very likely to my lack of interest for French matters. Or the fact of being in a small lost place made me think only of all what could be agitated elsewhere in the world on the planet and further away.

The cards relating to all these foreigned were ill treated because of the strange spellings of name such as Czarnkowski and other Krzyzanowski. The other group comprised : Germans, more or less Slavonic, whose name passed as modified through Germany (Schimanski), and Italians in I and O without neglecting those from Sardinia in U (Puddu) and Sicilians. At this moment instead of rejecting the difficulties to read and pronounce these special names I had a passion for their meaning and the environment of the individuals having such names. Therefore it was very useful for me to work in a Recrutement Office.

This was then a good opportunity to make efforts to learn Italian, to pronounce correctly Polish and take up again German I had hated at school. Another group comprised Hungarians who for the first time in their history were immigrates, enlisted by force into German legions and totally distraught by the conquest of their country by Soviet communism.

This taste for foreign languages never left me. It did not come up by accident : I believe that if one has a deficient sight it is normal to bring a lot of efforts to improve ear capacities. Anyhow at a very early age I was interested in the old Latin and the old Greek as well as the Hebrew letters of the Bible comments; taste for written enigmas is therefore very old by me.

The Hungarian language being renowned as the most difficult in Europe, obviously I had to attack it. Therefore I met for a long while two Hungarian friends to learn the pronunciation and the elements of sentences.

Pronunciation is special for the short A but apart from a few exceptions the groups of consonents are simple conventions and the stress is always on the first syllable. Spelling is merely phonetic. As to the structure of the sentence there are unnumerable word cases and the peculiar syntax. Vowels are abundant, musicality of the sounds is incredible and for this reason Hungarian poets and musicians are so many. It is a pity that the vocabulary is so far from the other liguistic groups.

These two friends eventually left for Australia. I still remember their names : Soltész (= Schulthess = mayor, in German) and Hanvay, and their strange given names : Làszlo and Aladàr. There I learned among other things that the name Attila (a plague in the old times) was very popular in Hungary, where I never went later to avoid killing my old dreams. This name of Attila was a bit like “Napoleon” for us, this world being totally unknown to the city of Joeuf, an unexhaustible reserve of iron mineral.

When they left they asked me in passing to give them my Hungarian-English dictionary which I had had all the pains in the world to obtain by correspondence from a Paris bookshop. Without thinking a lot I refused since they were travelling to Paris and procurement of such dictionary was easy. If they had insisted I would have given it of course but they were probably annoyed. It is difficult to understand a foreigner; they never sent me a postcard. I still feel sorry for my stupidity.

Most of these workers, often former officers in the various armies of the Reich were living near the factory in the “Bachelors home” in the Street of the Business. I speak of this only because the police often came to see us to track them as they had not paid their income taxes at that address. It was one year after their departure generally. Their address was always the same of course. What a magnificent loss of money for the State and of energy for the police ! I imagine the police has now more significant sorrows.

I never understood how government people did not decide to get the money at the source of their wages, especially in the case of foreigners of this type who were always searching for better living means, and therefore very nomadic. Moreover, the tax collectors are very suspicious in France and I cannot see why they did not install another method.

Work in this kind of office was paid so much for one hour because of our youth they were taken advantage of. There was no question of being paid so much per month as were the employees but hourly as a manual worker. If one was a few minutes late in the morning the guard closed the entrance doors so that we lost one hour.

Moreover, we had to work on Saturday “to prevent workers going to the pubs”. The trade unions were not yet present there. Married women could not work in the factory since they had the (small) pay of the husband.

This stay in that Office was not to last more. Four young had been designated to make thermal controls at the smelting furnaces under the direction of an external engineer belonging to an official organism. I was one of them. We had to walk on the gas pipes of the furnaces to take samples for analysis. The analysing means comprised several bottles with rubber tubes that were to be moved in the vertical direction to detect the composition of the gases. It was of a great interest and we had to make a thematic report under some of the aspects of this work.

It was easy for me to draft the report. I even emitted cranky ideas which the young engineer considered very seriously.Those who could not leave that stage without satisfecit had to return thereafter to a kind of hell place. The fact remains that a few continued to make such analyses and I was sent to the Chemical Laboratory of the factory in order to analyse cast iron and steels. I believe they sent me there because I had said that chemistry was making me sick because of the odors.

At about the age of 18 parents bought a radio, sophisticated enough with short waves. By means of this apparatus I began to learn Russian, listening to radio Moscow with many difficulties in view of the imperfection of the radio and the distance. I started a system consisting of learning the pronunciation of words, trying to pick up in passing what I was listening to and immediately seeking the word in the dictionary. I had quite a lot of work to find such a dictionary by sending letters to Paris. Oviously, the Russian sentence itself was not understandable but after some practice it was possible to detect what and where to search. My ears became used to it. The difficulty with the Russian language, a fascinating enigma, is that the stress very importantly varies in the same word with cases and conjugation.

The living room at home was small and single and my mother had much patience undergoing such recitations of foreign words without any charm or interest for her. The quality of transmission was very weak and from this period on I tried to improve reception of radio waves, later television and finally satellite.

My professional life had not improved. Since my engagement into the chemical laboratory I was working in three shifts, i.e. from 6 A.M. to 2 P.M., from 2 to 10 and 10 to 6, without stop for seven weeks with a single Sunday. Such working hours when I was about 18 permitted me to spend precious hours with my mother in broad daylight.

The first night I worked in the factory I was surprised to be still alive in the morning. Working during the night is bearable under the condition of not doing much, which was not entirely the case with me. I remember someone in the high furnace department who was tired and sleepy and fell into a charge of cast iron. What a disaster for the factory ! They had to empty the wagon and lose the contents since one cannot use this mineral mixed up with worker’s meat. The day after when the policemen came to certify the accident there was a brand new parapet in front of the place of the disaster.

General health was not improving : always the same; as soon as I made projects for studying I was blocked by the various illnesses mentioned above. The hope of getting rid of it being slight I resignated to my fate. There was no student grant anymore in any case.

In fact, it is not possible for me to remember exactly the psychological and physical facts in this period and I do not like to speak of it. They say people like to relate one’s youth; it is not my case at all.

In this laboratory I was working alone since I was a group by myself, the others comprising two or three “specialists”. We had to analyse powder of cast iron and steel that were to be reduced through various manipulations by means of sulfuric and hydrochloric acids. The results of the analyses were used to distribute the iron acording to more finished fabrications.

The problem is that we could not always deliver the desired values and the chiefs of department turned against the chemical employees claiming that they had not well done their job. Hence, the obvious tendency to act in such a way that the clients (chiefs) would be satisfied by the results. How stupid they were ! The odors of acids and the noise made me sick, the more so because stomach was aching and burning from time to time.

As regards the night shift the system used was the most stupid one can imagine. As a matter of fact during the first shift one had to wake up at 5 A.M., and therefore was tired and thereafter we worked in the afternoon up to 10 oclock P.M. so that the day was thought of as a prison for oneself and the family. Finally the next week we were working during the night from 10 P.M. up to 6 in the morning.

Sleeping in the morning was difficult and only up to midday as there was a school not far. The worst was to restart at 5 o’clock A.M. when little sleep had been used. Therefore one was constantly exhausted.

They spent 20 or 30 years (I was not there anymore, God bless you !) to understand that the shifts should turn in the reversed order, namely, night, afternoon and morning, which was giving a chance of being able to rest a little better. After a night without sleeping much, a morning to recover late and sleep more upon working in the afternoon shift, and then the next week, one could wake up more easily at 5 to work in the morning. It was more logical.

Night and shift work does not favor health and family life, it is the least one can say about it. Easy works or regular checkings are acceptable but work near the high furnaces is very unhealthy. Furthermore one has to stop at least once for breakfast but stomach does not like changing diets.

At night I worked alone and finally I used such solitude first to sleep sometimes and to philosophize. In full day I belonged, if I remember well, to a reduced team. I remember a former soldier from the Vietnam, usually tipsy enough with whom we were singing songs of famous singers in the afternoons, which was not significant as regards music since all was deadened by the noise from the air conditioners. This is for this reason that we were shouting at the top of our voices. He was telling me a lot on Vietnam where he had twins he had abandoned since he was married in France with children. I had much trouble understanding such abandonment but not his behavior generally as everybody knows that contrary characters are mutually attracted.

At this juncture I reached the age of military service. Lost in such a hole without any hope of leaving for a good reason I wanted to take advantage of the army to navigate and see the world. In the face of my mother’s entreaties I showed the medical certificate she had obtained from the ill-treating doctors confirming that I was incurable. I might have not handed it over to avoid the military authorities’ reaction which was foreseeable. They dismissed me at once.

Thinking about it later, I am sure this event spared me all stupid colonial wars in Algeria and Vietnam and if I am still alive it is perhaps for this reason.

The song :”I hate Sundays” applied totally to me. Real efforts I was making to communicate with others resulted in very little success and my only entertainments were movies. As soon as I was seeing a girl who pleased me all was blocked by the feeling that what I could say had no interest at all and literally I did not know what to tell her.

I remember in particular one time when I had succeeded in getting the name of a girl who was on the seat nearby in the movie theater. This was already a miracle but I remained the whole film and intermission without being able to say one word (the girl too !) and at the end I let her go shameful and speechless. It was as two sardine cans remained closed for absence of tool !

I was in a very protective family environment but what would be my next future, how could I escape ? Was there any way out for me ? Was I to remain permanently in this rotten factory without any future ?

Stomach burning which occurred with each emotion, each daring step or anguish preoccupied me a lot, the more so because through examples in the surrounding I knew that all that could lead to more serious ulcers.

I wanted to replace my head by another, more down to earth, more alive and more rational.

And thus, my thirst for reading and perusing women magazines interesting in particular for psychology was to give unexpected results. I hated sports magazines.

(5) Apple

Newton observed an apple falling from its tree. Instead of eating it immediately or putting it into a basket for later use he lingered over the fact that the apple was attracted by the mass of the earth rather than it simply fell, this fact being itself so trivial that nobody ever deduced anything therefrom. It is true that as a scientist he was searching for the explanation of some astronomical phenomena.

Without comparing my modest situation to that of Newton it is true that a piece of luck or bad fortune does a lot to humanity.

I was reading all the magazines scattered around me and particularly women magazines which were advantageous due to their description of health and psychology in addition to usual subjects. My mother had probably subscribed to the “Small echo of fashion” since she was or had been a dressmaker. Of course I did not care about fashion, being moreover unable to analyse anything in that subject.

This day there was an article therein entitled somehow :”Is your child lefthanded ? What should you do about it ?”

I must say that I had never thought that there was any problem in this respect because I never saw any lefthander in my family or at school. I had heard as everybody else of the great Leonard de Vinci or Michelangelo but these forefathers seemed very far away and without any true interest.

In such magazine they were saying that the hand located on the one side is controlled by the brain hemisphere on the other side, which I ignored probably and that very often the lefthanders have a dominating left eye and that skipping (!!!) tests had to be done to determine which leg is dominant.

Then followed the usual advice of letting the lefthander write with the left while encouraging him to write with the right hand to do as everybody else does because the righthand writing is “easier” since, to be able to write with the left hand, one should turn it as a “hook”.

This article was probably a patchwork of trivial remarks since the author had no scientific ambition and wanted only to reassure mothers who discovered in their nest a lefthander, no doubt an individual related to problems.

Of course I knew that my left eye was a “director” since the other eye could not see much and they always told me that my left shoulder was higher than the other because I was standing badly. Without having the attitude of a dislocated person it is true that I often rested on the righthand side.

In that article despite the style used there was no mention of individuals who would be lefthanded by, and at, birth “without knowing it”.The whole of the article spoke only of twisted people born lefthanded, observed with anguish and surprise by their parents.

Anyhow, I said to myself, on that day, which I could have missed, and not on another day : “Was I or not lefthanded at birth ?” in as much as I was without any hope and means of reconstruction. I did not believe it was true but I tried.

As a matter of fact I had no strength or fitness on the lefthand side and all actions were on the right. I remember of one day when my grandmother forced me to sort out potatoes in the cellar. As she saw that I was very slow despite my goodwill she said :” Have you got only one hand ?”. It was true, I had only one hand, the right one.

If someone had told me that I was lefthanded by birth (= righthand brain hemisphere dominant) I would not have believed him. Would I have tried to use the left hand ? Probably not.

I TRIED despite all that. I wanted to change my head. I was 22 or 23 and therefore what they call an adult. Each knows that under such designation they mean the individual who learns only painfully without beneficial amplification due to one’s growth and without automatism, with total conscience of each gesture.

The first action I tried was eating with the left hand. Dealing with vegetables was not difficult but cutting the meat ? Should you cut with the left hand and eat with the right in order to prevent changing the rhythm or should you put back down the knife and eat with the hand which cuts ?

Of course logics dictates that one eats with the “first” hand if one eats without mechanical effort and with both hands if there is something to cut (first hand on the knife, waiting for the cutting and the other hand eating). This system had the effect of making me eat more slowly, which was not bad.

My mother saw at once that I was eating with the left hand and said :”One of your extravagances ? What do you manage ? What‘s going on with you ?”

Do I remember a very far away past or did I dream it later with a view to detecting whether I had previously shown lefthandedness characteristics and finding reasons for the inversion of handedness ? A sentence comes out to me from darkness : “Take your fine hand !”. I probably invented that reminiscence.

I replied to mother :”Maybe I am lefthanded !” My mother’s head !

As the results from such activity was not bad I continued. Now I had to do manual work for which I showed only clumsiness despite my previous consciencious efforts to try manual work with the right hand. Therefore I used a hammer to strike unhappy nails with the left hand and a screwdriver to execute rotary motions. What I found most difficult in this new activity was to launch something far away and especially bouncings on the river water.

Being an adult I needed an explanation and justification for all exercises done. I therefore built a theory to justify the difference between both hands. Until now they had said that the first hand is more skilful or powerful or both. It is logical to say so. I found that they were rather an active hand and a passive hand, skilfulness and force being the usual result of exercises, which I can confirm.

I was not long noting that men carry their briefcase full of documents by means of the second hand. In my case I had always carried it with the right hand. Women on the contrary carry the baby by means of the first hand perhaps because he is heavy or precious, hence deserves all the attention afforded by the first hand. Much later I understood that the first hand is related (corresponds) to the individual sex whereas the second hand represents the other sex.

For the time being I was doing exercises which seemed to react positively especially as regards the stomach. The heart beatings of the palpitation type became scarce and the stomach burnings diminished.

After three months I had no more pains of the ulcer type and these pains never came back. The headaches were of the migraine type, i.e. rather headache behind the left forehead and a feeling of emptiness behind the right forehead. Actually I do not remember many details in the development of the events that occurred at that time.

I continued my exercises but I could not believe this was the remedy to all my handicaps. I had a feeling of shame to show publicly what I was doing with the left hand. It was indeed a sort of declaration and a challenge and above all I could not understand why I might be an ignored lefthander. In fact, people have not much of a capacity of observation except for observing the hand used to write and do not care much of the details. I had never heard anything in respect to this type of “ignoring” individuals and I did not dare discuss the situation in order to avoid them believing I was a sort of crazy person.

I had already noted changes in my behavior : before I was always on the moon and I could not concentrate on manual work. Now I no longer dropped objects without reason. I needed these manual exercises since I had considered “pure” intellectuals as incomplete human beings or unbalanced individuals.

After three months of efforts the left arm became stronger than the other though it had not made any real exercise before.

Working on oneself in this manner requires attention of all instants. The problem anyhow was to know what to do with the new “second” hand which has the tendency to act. It became a support or a reinforcement but it is cumbersome !

I realized that I should realize the most difficult exercise i.e. the writing. First, I was shameful considering the obtained clumsy result due to the fact that I could write very well, very quickly and very clearly with the right hand. Moreover writing is a gesture of declaration which is more public and above all official and those who were to see me would not fail to place their ironic and naughty remarks.

The only, very original question, they were asking was :”Are you lefthanded ?”.To complicate the answer I replied :”My righthand is on the left”, which disturbed them and finally was not as wrong. The luck I had is that I was working alone most of the time and during the night or the afternoon. I forced my hand to follow the intended line; it was tiring but healthy without nervousness.

The “difficulty” or better the difference with the righthand writing is that you have to write toward the INSIDE rather than to the OUTSIDE as done by the right hand. Therefore this was a completely different action which did not please me at all since I had constant reluctance to move in the direction of myself and I rather preferred to move to the outside.

At once the image of the “Arabic” writing (from right to left) was imposed upon me. This was not at all my ideal writing. In the rather rare books treating of the lefthand laterality (handedness) which I read later on I never saw anybody explain such situation by concepts of movement toward the center or the exterior whereas, if one observes an inward writing, it can be seen perfectly well why a lefthanded child has the tendency of writing as in the mirror (from right to left, turning the latin alphabet in the other direction) since for him what counts is the direction of movement rather than servile copying of a model. As a matter of fact, writing is a personal act, not a copy.

This problem of inwardly turned writing tormented me for years since I did not want to ressemble those who write toward the inside. This type of writing move is most ancient and only Arabs and Jews (Hebrews) kept it, with a few others.

In fact, there are two fundamental differences between the Arabic writing and the lefthanders writing. First, and this is the most important characteristic, in the lefthanded writing all vowels are noted equally with the consonents and secondly the writing movement of lefthanders is in the direction of the liver whereas the movement with the right hand ( to the left, in the Arabic writing) goes to the heart. At that moment I had not made any theory on the writing systems and I did not know that any writing (any system) has a distinct (cultural, artistic or social) meaning.

The fact remains that I was writing horizontally, not as a “hook”, or leaning to the left as do most lefthanders writing with the left. I have never been able to write in the downward direction in the sense of motion as some of the lefthanders do. Of course, going to the right direction with the left hand was not a very pleasant prospect as it was the direction in which I could see the least (perhaps twenty per cent of vision with the right eye).

I note that when one is more or less blind in one eye since birth certain connections between vision neurones are not active in the childhood and this has a great influence upon the vision in relief or the feeling of seeing an assembly rather than point by point. Moreover, I did not know that my left eye was looking up i.e. he was seeing higher up than the other, with the remedy being a prism to deviate the vision of one eye.

When I saw correctly for the first time by means of a contact lense it is probable that a few neuronal, formerly absent, connections were actually recovered or produced.

The writing is the most delicate and difficult exercise. During the night at work I was moving my left arm under the water tap to “cool” it after a few exercises.

Headaches disappeared for ever; after how long a time I could not say. Development of the left arm relieved the shoulders and the back. No backache any more. No palpitations any more.

My tongue was liberated; I started to speak; my typical shyness changed and then disappeared. Now I am considered as very talkative. They say : “He does not speak, he thinks aloud.”

All was not paradisiacal; there was always the shame of writing awkwardly in public and above all signing ! At that period I was acting as an ambidextrous but after a “breaking-in” period I understood that I had to choose between both hands because I was becoming very unstable. Therefore I chose the left hand.

One word on the legs : in the article mentioned above they said that one can be righthanded and leftlegged. Obviously such a situation, if it exists, practically results from exercises and not from nature since the dominating brain hemisphere which determines the first hand cannot be on both sides to also control the leg on the other side. This would be stupid. I had such problem myself as the leg did not want to follow but it resulted from the fact that I had acted as an ambidextrous.

I can put everybody at ease : when a hand was exerted even if one does not exert it any more it is acquired for good and at any age such skilfulness is present in the mind; it is memorized and hoarded up once for all. Saying that one CANNOT exert both hands with the same skilfulness is FALSE.

They declare at every opportunity that the centre of speech is in one brain hemisphere only. This appears to be totally stupid; it is probable that such centre is built up by neuronal connections and why should it not be in both hemispheres ? Perhaps a few individuals have only one centre but is everybody the same in this respect ? Anyhow a child not appealed to in an animal group will never speak, which proves a contrario that solicitation produces the “centre of language”.

Later, much later, I tried to go backward and return to the right hand; after two or three days I abandoned all efforts as I was feeling myself “narrowed”. The same sicknesses seemed to come back.

I spoke of my situaton to righthanders as well as to lefthanders but nobody understood why, being a so called “lefthander by birth”, I was to exert only the right hand without any memory of another attitude whereas a socalled “frustrated” lefthander remembers the frustration all his life and moreover does not do any effort to return to his birth situation when he is an adult because he is very proud of being able to write with the right hand.

As a matter of fact, the feeling of “not being as everybody else” is intolerable to a child. They succeed in persuading him that it is wrong to follow his nature.

Therefore I abandoned any explanation to the public and thus I made progress by myself (without writing anything on my adventure as I was blocked at that level). In fact, I had no intention to invite people to enter a sort of sect of rectified lefthanders.

Therefore, I tried to understand and found certain things other chapters are going to deal with. I tried not to be influenced by very trivial and disappointing written reports mentioning this question. It is a little normal to avoid being influenced because “who was on the other side of the mirror” and came back ?

I could not have discovered anything if I had not found means to determine through a detection at the eyes level directed to all the body whether someone is lefthander “at birth” without him suspecting that he is observed and if I had not found how one can detect through the voice (based on consonents or vowels as a function of the sex) whether the individual is completely reversed or simply “frustrated” because of his writing with the right.

Detection of the inversion (through the voice) in both cases (completely reversed or frustrated) is the same which means that the writing accounts for a great proportion in all activities even though one does no longer write much with the hand in view of the computers.

As mentioned above exercises and thus skilfulness are inscribed eternally in the brain and therefore characterize the individual on a long-term basis even though he no longer exerts.

Reasons for justifying relateralization are many since inversion of members acts negatively upon the center.

But wherefrom does come a tendency to reverse the right frame of mind given at birth ? Without entering into details now since this chapter is only narrative one can say that inversion happens very early at about the age of two. There are many reasons for it such as an intrusive ambiance, the fact of doing as the others do in order not to be left alone of one’s kind, ignorance of the significance of laterality and the quality of the parents.

If a parent of the other sex dominates will the child have the tendency to imitate him by searching to become like him ? If one prefers one parent because of his value and his presence, does one not neglect the 50% represented by the other parent and therefore the other part of oneself ?
Similarly, if one parent is absent or unknown the resulting disequilibrium can have a great influence upon the selected laterality.

My experience told me that a well lateralized individual generally considers both of his parents known or unknown as being of equal value even though he might prefer and cherish one of them for objective reasons. Of course, if laterality should be determined as easily as the sex this would be much more practical.

In all cases it is better to jump to a new development at the age of sixteen rather than at 23 or 40.

My voice had become more firm and low-pitched. It was time for me to change my environment and realize an honest ambition.

(6) Eyes

In Europe, America and in white race Countries, eyes are blue, dark or brown. People appreciate colors and attach aesthetic significance thereto.

In Asia and Africa comprising black and yellow races they never mention the color of the eyes for good reasons since these are more or less dark.

A good sight simplifies life a lot and almost permits any activities and all follies. How do individuals with a correct vision value their luck ? At first sight (?) they hardly know where their eyes are situated. As a matter of fact, it is only when something is wrong that human beings start to wonder what happens and understand that it is a miracle to benefit from a good sight.

As a child I could see only with the left eye, about 6 to 7 tenths (= 60 to 70% of the normal vision) and hardly anything, let us say, 2 tenths with the right eye. I assume that in the school this situation was not very annoying in as much as I was on the first benches. Of course, as is the case with most people, I knew nothing as regards the handicap of a short-sighted (who can see too well nearby; how can anyone see too well nearby?) and a long-sighted (who can see too well far away), still less an astigmat (unequal vision in different planes and therefore more or less blurred vision) or an emmetropic individual (normal sight).

In respect of the mentioned tenths of vision it is to be noted that they are a practical measure of marking with figures that one can see a certain proportion of the letters from the control blackboard. If you have seen ten tenths you have seen all the blackboard details. In principle you do not need any correction through glasses or other instruments. One tenth then means ten per cent of the admitted normal vision. Plane pilots have frequently more than ten tenths.

To recover a normal sight if possible one must wear glasses having such and such power characterized by dioptries, whether negative or positive. Often this is not sufficent to arrive at a good vision.

As a child I must have had small short-sighted glasses which I hated. I only remember that they gave me headaches and that I was only putting them on to be able to see at a distance as much as possible when needed.

Now if I were in that case I would use them only to watch TV or the movies. To the movies I went very belatedly for the first time. In such remote periods ophtalmologists (from Greek, more stylish) whom we called oculists (from Latin, less stylish) because they were not doctors and the opticians (spectacle manufacturers) had hardly any instruments to permit examination of the eyes and in particular the corneas.

Correcting glasses were placed on the eye as in the Middle Age, and only those who could read had a chance of showing that they could see or not. I hardly exaggerate.

At about 12 or 13 and the war going to its end I had other spectacles I hated still more but I recall them because they were hurting my nose. My parents were vaguely informed of my astigmatism and myopia but nobody among the patients had the rich idea of checking what the prescription said. Dioptries and axes of astigmatism correction if they were noted by the specialist interested only the optician making the spectacles.

This curse upon the eyes pursued me all the time of pre-adolescence and at the age of sixteen I had to give up higher education as mentioned above because of headaches, the main cause of which was perhaps an “insufficiently corrected vision”.

“Correcting” does not mean eliminating but barely compensating for the defect if possible by prostheses in the form of spectacles or lenses (unknown at that time). Thus, one learns that illnesses or defects were invented prior to doctors and that these always are one or more train late.

When I came to Paris I decided to go to an optician having many chain stores in the Champs Elysées, the window of which mentioned contact lenses. I entered shyly to ask for a free test. A lady greeted me at once and examined my eyes in an instrument that was probably an ophtalmoscope. She declared joyfully that I had a superb keratoconus in each eye (what a happy finding for her...and for me who finally understood a little of the situation) and placed test lenses in my eyes.

For the first time in my life I could see with the right eye but cried my eyes out. In these ancient times lenses were hard plastics made of plexiglas or about that and the adaptation was more than rough. It is for this reason that I cried a lot of tears. After half an hour I felt a little better but at once I perceived such a transformation not only in my sight but also in my nervous system strained by the eyes that at the risk of causing my ruin I ordered immediately a pair of lenses there.

The price was more than prohibitive for a worker : it was about the quarter of my monthly pay. This lady was enthusiastic about the results afforded by the lenses; nevertheless she sent me to a (the) specialist of the lenses in France, and the keratoconus specialist (in Greek, cornea + cone).

In a way I was relieved that they had detected in me the existence of one cornea and even two corneas evolving to the shape of a cone instead of a regular curve as everybody else. This explained why myopia spectacles with possibly a main astigmatism axis could only produce headaches without remedying ocular defects. This horrorful defect was actually a sickness as it was to develop to worse, amplifying its effects in a more or less slow manner. What flattered me on the contrary is that I had to wear lenses all the time and not spectacles which I hated since glasses cannot correct serious irregular astigmatism produced by defects in the cornea, and these defects were not stable at all. Not only was I unable to see far away but it was difficult for me to sustain lights from the street when darkness came since a light spot was seen as luminous circles with no possibility of a better concentration.

In these ancient times lenses were not made up for eyes but the eyes adapted themselves to the lenses. With more preciseness : after carrying lenses one or two hours (maximum tolerance time, otherwise profusion of tears) I had no need of them for the rest of the day. This did not result from my pilgrimage to Lourdes occurred in the meantime and which would cause such beneficial effects but rather the massage without any pity of the lense upon the cornea which produced an imprint of a more regular type upon the cornea as compared to the distorted form of the natural cornea and permitted me to see as a big chief from one end to the other of the Champs Elysées.

When I spoke of this effect to the optician she was officially pleased but should have thought secretly that these lenses were no panacea since in principle she knew more than me about the eyes. In the shop they were speaking of the (short-sighted) daughter of the duke of La Rochefoucauld who in the same case no longer needed any spectacles or lenses... Very impressed by the lucky fate of this lady I wondered whether all this was bearable and healthy in a long run.

A little period had elapsed and catastrophe : when leaving the movies I was always in a hurry to remove these funny lenses since I was crying a lot. Therefore one day and I never knew how it happened I removed them perhaps on the sidewalk or in a windy place and lost at least one lense and soon the two of them. In view of the excessive price required from my little purse and due to the fact that the duke was not my father I remained some time without lenses.

Doctor C., very tall and impressive, was actually a surgeon and an ophtalmologist. I learnt later that he had made a lot of cornea graftings, first in the old times with rabbit eyes (!) and that he was indeed the specialist of the keratoconus. For me who sometimes dreamt of living in Australia and Canada, and the following years having taught me many things, I wonder how I could have managed there without too many insuperable problems during evolution of the illness.

Now I was in his waiting room with many patients who did not speak to each other. On the wall above the fireplace sat enthroned a superb pair of elephant tusks.

I believe now that it is wrong not to speak with those who wait in the doctor’s waiting room because if you have a rare illness (one individual out of ten thousands, officially, but surely much more as the apparatuses progress) there are few specialists and you are very isolated and nobody tells you how you have to manage for example to find a capable and conscienscious engineer (a lot of time is required to make the lenses) who could adapt lenses to the eyes and not the opposite. Many charlatans or simply incompetent people lose patients’ time and money and bring them to desperation.

For the time being, this doctor, after examination in the dark with a small lamp, confirmed the diagnosis already expressed and told me for the first time that evolution to the worst was more or less slow but that one day I would have to envisage grafting. At the age of 23 with the optimism of youth I thought : speak a lot, sir, you will not get me.

The lenses have a curvature corresponding to the general curvature of the eye and a power as measured in dioptries since keratoconus always reveals itself by a bad sight at a distance which also is called myopia, an unavoidable consequence, although in this case the cause is not the same as for the usual short-sighted people. The curvature measured is a compromising solution between several values because the cornea is irregular. The lense as made is therefore in all cases not adapted entirely to the eye. As usual the short-sighted with a good cornea have the best lenses since their eye is externally regular but in practice they may use as before normal glasses with a very good optical result. It is also true that as the image with glasses is smaller they get more tenths with lenses. Those who are in my case, on the contrary, have only badly adapted lenses at their disposal, which are compromises, and they must be changed often to modify the curvature because of the ineluctable evolution of the illness.

Such illness officially is not hereditary but this is false as the future events will show and they think the responsible cause is deficiency in vitamins and food during childhood. I remember that at a time doctor C. told me in a triumphant manner that they knew where keratoconus came from; it is a “zinc excess” in blood. Therefore, I had an analysis made, not easy to do as nobody cares for it and for this reason the insurance does not pay it back, which is ridiculous, because it should not ruin them.

Anyhow the zinc content was less than normality ! Not disconcerted was the good doctor : “We have to check it again”, which was never repeated. This is the only attempt I was aware of to enlighten the origin of the illness but progress has certainly been made, which I do not know. In as much as a good vision is hereditary it appears that a bad sight of this type has also hereditary origins.

All my life whether professional or not was poisoned by such illness; I would not wish my worst enemy to suffer from it.

Therefore, I left the dangerous Mrs K. following the loss of my dear lenses, thereby avoiding more or less final ulcerations in the cornea, although at the age of 20/30 one is stronger. The good doctor C. contented himself with examining my eyes and controlling the (slow but certain) evolution of the trouble. It was not his business to manufacture and adapt lenses and he is right since pure technical matters are involved as applied to suffering people.

No prescription of data can be respected entirely since one must undergo patient and repeated tests to arrive at a compromise of curvature and power. I therefore changed from the lenses and spectacles called Leroy (Mrs K.) to Brothers Lissac where I meet Mr B., a very consciencious and honest man, during the years 1960.

At that period I still had a good enough vision perhaps 7 and 6 tenths with both of the lenses in the eyes. Mr B. made me lenses for a number of years but he was in a rigid structure and very dependent. At the end of the years 1960 probably upon doctor C.’s advice I went to an independent specialist M.BA.

Unfortunately he receives many people and I am forced to take half a day off each time due to the fact that I was working in the suburbs. Furthermore his technique is limited and no longer fits with the evolution of the illness.

In the year 1970 or so I am therefore ready to fall into the hands of a charlatan the more so because I live now in the Seine-et-Marne far from Paris and everyday I have to travel for 2 hours and half in the common transportation means, under the worst conditions with each time two trips of 17 km from home to the RER (suburb metro). I have to mention : the lights of other cars moving toward me with an exaggerated speed, the night, the fog and the rain, generally only one lense in the left eye because the other lense is no longer adapted to a right eye which is more and more rebellious and often painful, all such conditions rendering the life horrorful. No question of stopping work for lack of money; the house is to be paid, and I make six persons live with a single pay.

I do not remind anymore how I meet doctor F. who not only receives patients as is usual but also “adapts” lenses, which theoretically would be ideal. In fact, he “makes” very small lenses which I tolerate only after one “heating” hour and for few hours only. As it is impossible for me to work without lenses it is easy to guess that I am in agony.

At that moment (40 years old) I am unable to read without lenses not because of a possible presbyopia resulting from the old age (weak sight nearby of the old man, in Greek presbyte = old man and opia = vision, who needs positive dioptries to enlarge images) but because of the general sight. Moreover, my terror during this period when I drive in the morning and the evening between home and the RER is to be hit by another car and to be forced to make an official statement of accident under the worst conditions of light and readability.

The lenses from doctor F. not being satisfactory I return to him : appointment, reconsultations, waitings of several quarters or half-hours in his office during which he was supposed to modify the lense. Afterwards I suspected that he was simply smoking a cigar or dealing with his girl since no noticeable change in the plastic pieces was perceptible. This procedure lasted too long.

Fortunately this harmful imbecile had the genial idea of not subscribing to the insurance anymore and this saved me. I ran away since I had not the money for neglecting the insurance. The social security (illness insurance) had recently compromised itself by reimbursing part of these lenses. In all my life I paid entirely these plastic pieces more than the price of two new cars which I never was able to buy.

When one is in the situation in which he must wear hard lenses and not glasses because these are inefficient, nobody understands. They tell me : “Why don’t you wear glasses if the lenses hurt ? Is it for consciousness of your appearence ?”. I remember explaining for a long time how and why to a friend and at the end of the explanation I heard :”Are you sure you would not be better with glasses ? “. It’s enough to make you shoot yourself.

In these years the lense user was supposed to be guided by aesthetic grounds but actually the lense in principle gives better vision, especially to short-sighted. The materials have changed : they tried other plastic materials more permeable to oxygen and therefore softer, not counting the soft lenses for which the adaptation time is very short but nothing was found for the keratoconus since if the material is not hard enough it conforms to the irregularities of the cornea. There result negative efficiency and no correction.

It is the lense of regular geometric shape that fulfils the function of a cornea of good quality, with the interval between the cornea and the prosthesis being filled up by tears (of good quality without blurred components ?).

If the lense is not adapted to the right situation the eye is too dry and does not produce good tears. Worst than that the eye produces a sort of white muddy liquid which comes in between the eye and the lense and drives one mad. As a matter of fact, cleaning of the lense is immediately nullified by new spurious layers of liquid produced non stop.

The good doctor prescribes a collyrium but you have first to remove the lense, which removes the collyrium once the lense is back in place ! Otherwise the lense falls down when collyrium is administered ! Anyhow how could a doctor feel what the patient feels ? About other people, it is better not to talk !

Doctor F. had left me in a deadlock. Saying that I was desperate finding no aid is poorly expressed. Not knowing what to do in that case, I think again of doctor C. who is competent and honest but does not make lenses. I suffer much of this therapeutical isolation without being able to hope for the slightest solution. Furthermore if I see an additional doctor I have not the required money to consult two doctors in the same period. And whom can I meet ?

There was an exception : I recollect having asked for an appointment with a professor belonging to the Medecine Academy. No doubt a very accurate appointment : a beautiful small waiting room in the 7th district of Paris, an elegant old lady (a poor cousin ?) to welcome you. This eminent (?) specialist after an examination of half an hour declared that he could do nothing for me and that I had to continue wearing my actual lenses ! He asked me politely why I came to see him and I replied stupidly that his name pleased me. Among all the foreign names I had read from the phone directory it was one of the few French names I had found, which is not suspicion of virtue and capacity, I admit. He replied in the same style that he was very honored but did not forget to ask for an astronomical sum of money.

Another ophtalmologist, too old to be otherwise than harmful, prescribed very expensive spectacles which I used for half an hour because the efficiency was very low and for preventing me falling down in the street.

One has the tendecy to commit suicide when there is no solution to an incurable source of troubles. The fact of believing or not in something or someone or of having any obligations to a family, when one suffers without hope and nobody replies, does not make much difference in the decision.

At that moment, by chance or good luck I found, in the same street I was working in Paris, a drug-store in which Jean-Luc D. modified and adapted lenses, on the first floor of such building. At once he proposed to me lenses of a normal size, large enough (11 mm) with very careful clearances the special dimensions of which are one of his secrets and he literally saved my life. This young (perhaps 25 years old then) optometrist is very competent and of an incredible patience and without any appetite for money. Useless to say there is a lot of people in his shop now, rue Sévres-Babylone.

Later, doctor C. formed a partnership with a lense adaptation laboratory. I need doctor C. at least for the official prescriptions of lenses. Therefore, I had a pair of supplementary (and useless) lenses made in the 16th, which means : consultations, modifications, reconsultations, remodifications, the whole of which with multiple appointments, too slow and inefficent a system, which said doctor had the good sense of abandoning a few months later.

I returned therefore to Jean-Luc only. There was a problem between doctor C. and Jean-Luc : I believe it was an expertise before the Court which did not turn to the advantage of the older. Doctor C. forbade me to have lenses made by Jean-Luc. Each respected the other for his competence and I repect both of them because I know their value and I needed them. Of course I never stopped going to Jean-Luc since he is the best but I never told doctor C.

In 1987 I had come to the end of the road : changing lenses every two months with a very poor result (about 5 to 6 tenths in the better eye with a lense, and pain therein) is a very joyful life. There were repetitive ulcerations in the corneas, a single bad eye instead of two shaky eyes and more and more severe misadaptation to lenses. The cornea was too coniform and its thickness became too small. The risk was to have a hole in it. Grafting was therefore necessary.

Why did I not ask for it before ? Because it could not be realized upon request since it is done at the last minute. In case the operation is missed you become partly handicapped. If the center of the cornea is removed and replaced and the surgeon does not succeed entirely the patient is blind in this eye. They can start again but the grafted area should then be smaller.

In this connection I should rather speak of “not-sighted persons” to be in the wind. As a matter of fact, the word “blind” traumatizes because it is too short and therefore brutal. In all languages what is polite is long, what is short is impolite. Refer in this respect to the Japanese language.

Doctor C. never asked me whether I wanted to be grafted : a sort of mutual code, probably. When one is young he believes this will never happen to him, it is for the others. I remember that in the waiting room with elephant tusks I met once a young girl, the sister of an ophtalmologist. She declared to me that she wanted to be grafted on immediately to eliminate the keratoconus. Since she was wearing spectacles I doubt he did it.

I also remember a plumber who had suffered from cornea piercing since the cornea normally is less and less thick in the center as the cone develops and he remained a time sewed on while waiting for the graft. He told me that there was always later evolution despite the graft. In his situation he was working nearly all the time with one eye only. Be careful to leaks ! Another one had sclerotic contact glasses which covered the whole of the eye and are used for super-short-sighted. Rather die blind ! Although...

The grafting ? You need grafts, i.e. deceased persons who “give” (leave) their eyes. A long week-end of Easter or Pentecost gives many road accidents : “ There will be many grafts !” say cynical specialists. Death is also life.

They sent me to Tremblay-les-Gonesses where doctor C. operated. A magnificent place with a huge park nearby. In an ophtalmological department ambiance is always good because patients are not really sick; they are handicapped but usually leave the operation in a better state than before. The old, suffering from a cataract, become better if they do not lean down at once after the operation, which is very dangerous. Curiously enough they do not very energetically inform the patients in this respect. And others are repaired somehow. Anguish therefore is not present as in the other surgery departments in which they remove pieces of meat to prevent worse effects.

They realize such grafting on the worst eye to prevent any possible damage and the other eye is treated six months later. Before the operation I could not see much : lenses remained useless in the drawer and could no longer be used later at least in their actual shape. The grafting is far from being perfect however; irregular astigmatism remains somehow and lenses or glasses are to be provided. If one is lucky enough he can wear glasses with a much better efficiency and the vision is in principle more stable than before. Keratoconus is blocked.

Dealing with the grafting, I should insist on the fact that I waited only 3 to 4 weeks. Another system required two years (in the Quinze-Vingt Hospital, for instance). Now a minister has worked so well on the graftings (hearts, liver and so on) that you require two or three years to be grafted on, even for a cornea, which is dreadful. In fact, such grafting is simpler since it does not imply problems of incompatibility as is the case with “motors” (heart, liver and so on). According to doctor C. however cornea graftings should occur between individuals of the same race color. If not, rejection may occur. The doctor told me that a few individuals of black race rejected and he had trouble grafting them on again because their “cousins” walk or are on bikes ! It is a question of skin kinship : it is logical that individuals of differing races who are separated by ten thousand or one million generations are more incompatible mutually than those of the same racial origin. In Europe each person is separated from his neighbour by one hundred or one thousand generations at the very maximum.

The grafting “gift” should therefore be made more direct and simple. According to what I heard the young of 20 who drives on the autoroute at full speed must have a letter in his pocket saying clearly that he “gives” organs in case he dies in an accident there. Otherwise nothing of the sort will happen. Who will do that ? Surely, very few people. The result is that surgeons now search for grafts abroad though there is the same number of accidents on the road or elsewhere here as before. Certain individuals want to be cremated but would not accept to leave their organs to others when they know that in all cases they will be destroyed to ashes. Humanity is very illogical !

What people, who are not concerned by that problem cannot realize, is that the patients have to be “ready” during all the time they wait for the grafting (of several years ?). This is true in particular for teeth and any small infection. For nearly no cause the dentist removes all teeth to prevent complications. The big dentist from the Congo who saw me in the hospital wished to remove all my teeth because an isolated tooth moved a bit. Fortunately, my usual dentist gave me a precious paper certifying healthy teeth.

On the day before the operation the nurse brutally insisted upon me taking a shower as if I had slept in the street as a beggar and threw me something that I took for a bath cloth. I used it vaguely and surprise for the nurse this object actually was a sort of operation uniform I had been unable to distinguish from other things. Her silence said a lot on the opinion she had then of my visual “acuteness”.

I went to the operation room singing the national anthem since I wanted to get rid as soon as possible of this sick cornea. I knew that such replacement was irreversible and that in case of error the day after would be still worse than the present one. On waking up one does not try to see as there is a bandaging thereon.

A few days later I could see badly enough but much better since obviously the situation was worse before. When the threads are still present on the eye one can see better since they are tensed thereby contracting the graft. To have a joke I told doctor C. that looking out to the West I was beginning to see the Statue of the Liberty.

I do not remember how long the threads should stay in the eyes before removal. Now they remove them much later to prevent loosening of the graft thereby to keep better acuteness. My younger daughter who is lucky enough to have inherited this horrorful illness (one child out of four !) has already undergone a grafting in one eye (a graft bought in America in view of the time lost in France) at the age of 29, which proves that evolution was very quick for her.

(If someone had told me with proof that it is hereditary I do not know whether I would have decided to have children but they are actually procreated but younger parents and at a younger age one do not believe in all these possible dreadful events).

After one year they had not removed all the threads from her eye and it is possible to treat the graft by laser thereby to remove more of the astigmatism. This was done by the same surgeon, who died very young a little later from kidney disease.

In my case on which I do not want to insist any more I was grafted three months later on the better eye (the left) since the situation was good enough with the first eye. I decided against waiting for six months.

It was also an eye from a woman in the state of brain-dead coma after a road accident, as for the first eye.

The lenses I am wearing now permit me to see nearly normally. They even could be worn out with scratches, which never happened before as they were constantly new upon frequent replacements !

I forget to say that one eye looks upwardly as compared to the other but apart from this supplementary anomaly which is also genetic and can be “corrected” by a prism (one edge thicker in the lower part /by gravity/ of the lense, or an additional special glass with a glass edge of the same type as said), the situation is nearly alright. There are tiredness, fragility, dust particles with wind and unexplained problems.

I also benefit from that dreadful white or grey liquid that appears between lense and cornea because of tiredness or for any other strange reasons. However it is rare to be able to see better when one grows older as is my case now since generally everything is worse as years pass.

The only sorrow which remains actually, apart from too dry an eye on one or the other side is the fluid dirt on the lenses (between the eye and the lense as produced by the eyelid) I just mentioned. After an experience of several years I noticed that probably a sort of food (but which food ?) contributes to the formation of such dirty liquid. Obviously, eating fat food is not good but this is very logical.

What is not contestable is that one cannot take any sort of medecines such as additives like calcium, potassium, magnesium (?). It is a matter of luck : one sort of potassium chloride produces such white liquid to the point of having the eyelids nearly stuck on wakening up and another one of another trade mark produces nothing wrong at all. Additional potassium is sometimes indispensable when one has to take diuretics to prevent too great a loss of potassium.

Calcium means the death of an eye equipped with a hard lense. You should try to appreciate.

Another inconvenience is that one eye looks higher up than the other (vertical squinting = double lines when reading) but with a prism on the lense the situation is better although the lense cannot be indefinitely thicker in the lower part.

As to the occurrence of too dry an eye, it is sufficient for me to cry, for instance, by reading again my memoirs !!!

It would be wrong to complain...

(7) Pulling out

After six months of re-lateralization I felt self-confident enough to see my chief of department and ask for a salary increase.

I had succeeded in finding a less chemical activity; we were dealing with electric apparatuses without of course knowing anything of electricity.

My chief, very surprised at someone asking for this extremeness, replied by the usual argumentation, namely, the economic circumstances being very bad they COULD NOT give any increase of salary, the more so because if they supplemented my income the others would know (not by me !) and he would be forced to do the same to them. As I was insisting that I could not remain without ambition all my life and to get rid of me he said he needed electronicians. It was normal and clever to so reply in view of the complicated apparatuses which were being used more and more in the factory. They were however far from the present computers.

He was giving that advice without any risk of realization on my part as I was required to work everyday without stop and anyhow there was no technical evening or day school in the place.

Due to a newspaper advertisement I found a correspondence course to obtain a diploma of electronic sub-engineer or engineer. The school helped to make a few circuits and a radio set and thereafter would find a job (or helped to find, which is a slight difference !) at the end of the course. One cannot realize the respect for the word “engineer” on the part of a worker or a worker’s son. This is why, feeling myself unworthy of that title I subscribed to a course of sub-engineer. I would of course have also succeeded in the engineer course : it was more expensive and a bit longer.

All was based on radio lamps, the transistors appearing only at the end of the course. I welded and screwed to manufacture my radio set. I did not entirely succeed in eliminating the spurious couplings but it fulfilled its functions.

After about a year I went again to see my chief who was very surprised at my following his advice. “Unfortunately, the economical circumstances...there was no job for an electronician (he did not say : by correspondence)”.

Only one thing had to be done : leaving, but for what ? Paris ?

For someone from the Alps immigration to Paris is normal but for an inhabitant of Lorraine which received any sorts of immigrants this is not usual at all. In the primary school as children we had been informed that under our feet there was a reserve of iron mineral for 50 years but they had not thought of Mauritania and world-wide ressources.

In an advertisement I noted that they proposed a stay of wiring worker with, at the end, procurement of the famous professional certificate, in a factory near Paris in the name of Thomson-Houston. This glorious English name designates a purely French enterprise which worked above all for the State.

I therefore applied for that job so as to have means of living and look more quietly for the future. As I have enough common sense I never dared speak of my sub-engineer diploma obtained through correspondence. I got it actually by going two weeks in Paris in that school. The “employment” consisted in giving information for drafting a “curriculum vitae”. I still remember entering a cave of old books to have such curriculum reproduced by an old man but I never used it.

Upon returning to my parents’ home I waited and waited for a reply. Finally, I phoned to the Recrutement Bureau in Paris and with difficulty and reticence they told me that I was accepted as a wiring worker apprentice and upon obtaining this simple piece of information I resigned from the factory after six years of presence. Obviously this was not very cautious in view of my empty purse.

My mother encouraged me saying that I would not do anything worthwhile in that region. She said they would not laugh so often as they would no longer hear me imitate the voices and the singers but that this decision was real life. It is likely that I could have started an “artistic” career in that domain if the place, the ambiance, my defective sight and the family possibilities had been different.

Manual worker’s life is such that when I asked for recovering little pocket money after six years of wages integrally given to my parents they replied that not much remained, which shows how little pay my father had.

I obtained from my mother a small sum to permit me to survive for one month.

At about the age of 23 I left home with all possible wishes from my little dear family and I presented myself to the mentioned famous firm. I always thought later that they told me to come for that stay of wiring worker without great conviction and were surprised at my arrival for taking that wretched job from such a far away place.

The fact remains that I clung thereto after having burnt all my vessels. I remember the factory in Gennevilliers where I rented a room in a hotel for a few nights. They used my bed when I was at work, it was of course a horrorful flea bed and fortunately the factory sent us to Bagneux in the South of Paris. Among my collegues there was one with whom I was more friendly and thanks to his mother who worked as a domestic in a lady’s home in Paris I could rent a room in the 17th district. I was to remain there for nine years in 9 m2, with the toilet on the balcony outside for several such rooms. It was very difficult even with money to find anything else at that period.

Despite my lack of extravagances in the necessary expenses I had to wait for my wages before paying the rent at the last minute. Strangely enough the owner, a lady, was envious of her domestic because “she received” a pay as if the latter would work for pleasure ! Mystery of bougeoisie ! This was my first contact with the 17th and 16th districts of Paris.

This wiring work period of an “ignored” sub-engineer was difficult but I had no choice. What handicapped me the most is obviously my sight since the problem was to make rigid wires straight according to a rapid method. My master pieces were hardly acceptable within the limits and I constantly suspected they would fire me. Fortunately I was a champion for making supple wire assemblies i.e. the “combs” since the significant performance was rapidity and precision rather than presentation. Willingly or reluctantly they granted me the famous certificate and I could be employed into that system.

The following year I managed to be transferred to a technical service as a technical agent number one for research. An enormous step had been covered : passing from a stupid state to a state of slight reflection.

We worked above all for the army trying to manufacture apparatuses to stand severe conditions. I have never seen a research succeed, a lot of money was spent but they always changed the objects of research. In this factory, nice for all that (nothing to do with de Wendel factory and the countryside), I remained six years as in the metallurgical site.

When diplomas are absent you have to change jobs to “go up”. An opportunity occurred to travel to Great britain for one year as a sub-engineer to study computers and later return to France in order to maintain these monsters.

The ancestor (dinosaurus) of the computer I am typing on now required a entire vast room with thousands of lamps (no transistors) and consequential noise for cooling the lamps and vibrations. In order to travel to England I would have done anything (for instance paying the room in France when I was absent, which I did) but when I saw the “baby” I thought at once that I should be freed from such contract of one year which had to be followed by several years of maintenance with a client.

The stay in England pleased me because I like the unexpected and contrary to many people I love what is English, the language and the humans. As a matter of fact, nothing can make me forget Churchill (half American) and the English people’s behavior during the war. This standing up for them deprives me of any objectivity. But it does not make me change in this respect. The English cooking was delicious the first week since we went into a castle to be presented to the company called International Computers and Tabulators (ICT). Thereafter we travelled to distant suburbs at sixty kilometers from London called Hitchin and Stevenage (Hertfordshire).

Lodging was provided at a landlady’s and her father of 99 and the food was...terrible. I remember my Vietnamese colleague who arrived at a younger woman’s home. She was, let say, still less interested by cooking than my landlady. The first evening he found three dry meat patties. Since those of his race like flavorsome dishes the shock was rough but he was hungry and so ate two patties. Thinking that she had offered too much the next day she placed two patties : he took one of them but did not wait for the third day to clear off and request his usual Asiatic wife to come to him.

As to my fate, I appreciated fish and chips more than I deserved. As to the breakfast obligatorily with eggs and bacon this is good at the beginning but such routine ends up in completely blocking the individual.

If several recipes can be used to cook an egg or anything else an old English lady unmistakingly uses the quickest to be able to play whist with her friends. In the factory there was a canteen; everybody knows that in France a factory canteen is not the top. At that period in France we were making contests in our canteen to check who could eat more French fries. An English canteen for a Frenchman is literally indescribable. The image that comes up to my mind is that of a pimply Englishman of about 35 who was pouring himself a glassful of black sauce from a huge two-liters pitcher.

Finally, after two days and nearly to the end of the sojourn at lunch time I made do with Danish sausage and Scandinavian smoked salmon which were cheap and good.

The work simply consisted in learning the structure and the operation of the computers of that period. We had to stay for one year and then could spare money because we were paid in France and they had to support us free in that Country.

We went to France two or three times by propeller planes during week-ends.

After a year one of us went to Lille, the other to Strasbourg and the third to the South. I succeeded in reserving Paris for myself near my domicile, my 9 m2.

The enormous lamp fitted machine with cooling fans released torrid heat and since it was situated on the third floor, where the insurance company renting it was, vibrations and noise caused the lights to fall from the ceiling of the other floors and provoked wide-ranging protests.

When the machine broke down what relief for the people there and myself, the responsible for its good operation ! I would have given much so that silence remained but I had to repair it i.e. measuring, replacing, welding and so on... Transistors and miniaturization had just been born but not weaned yet.

After a short period I tried to find a method of escaping that hell. Lenses probably were more sensitive to noise vibrations. Being a son of the 16th district’s residents I would not have done this one-year trip under these conditions but would have taken advantage of father’s money to make a study trip. The extreme contract we